Le sergent simplet travers les colonies françaises


XXVII À BANGKOK, À SAÏGON



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XXVII

À BANGKOK, À SAÏGON


Dès le lendemain, Marcel se fit conduire à terre, et dans le dédale des ruelles, parmi la foule grouillante et bavarde, il chercha les traces de Claude, d’Yvonne.

Ils devaient être à Bangkok. Le raisonnement le lui avait démontré ; son instinct le confirmait dans cette pensée.

Il avait le sentiment que Mlle Ribor était près de lui. Sa tendresse lui donnait une sorte de double vue, et dans les ondes du vent qui frôlaient son visage il croyait reconnaître parfois l’haleine de sa compagne de lutte. Mais ses démarches demeurèrent d’abord vaines. Durant plusieurs jours, il fureta sans succès dans tous les quartiers de la ville, repassant vingt fois par les mêmes voies, interrogeant les passants ébahis, les agents des consulats. Toujours il revenait au fleuve, et dans son esprit s’implantait la conviction que sur ses rives sa « sœur » était prisonnière.

Pourtant rien ne venait corroborer cette obsédante idée. Cependant il ne désespérait pas. Chaque matin il quittait le vapeur pour y revenir chaque soir, brisé de fatigue, anéanti par la chaleur, mais décidé à reprendre ses investigations.

Enfin, un soir, un peu avant le crépuscule, Dalvan, arrêté sur le quai, considérait d’un œil distrait les maisons flottantes, qu’à l’approche de la nuit leurs habitants rapprochaient de la rive, à grand renfort de perches et de glapissements. Soudain il tressaillit. À son oreille venait de résonner une voix connue. Il tourna les yeux dans la direction du son et demeura immobile, stupéfié par la façon dont lui arrivait le renseignement si ardemment cherché.

À deux pas de lui, l’Anglais entrevu sur les bords du Meïnam, dans la nuit terrible où se préparait le massacre des marins français, causait avec un autre Européen. Le gentleman ne le voyait pas, masqué qu’il était en partie par l’angle d’une baraque en planches, et tranquillement il disait :

– Entre nous, je ne crois pas que ces deux prisonniers soient des otages sérieux.

– Deux prisonniers ! répéta tout bas Simplet, c’est d’eux qu’il s’agit !

L’Anglais continuait :

– Mais cet Hindou, un rusé coquin, a persuadé le roi. Il ne faut pas le contrecarrer. En faisant son jeu, il fait le nôtre. Et puisque le chef vénéré des Siamois écoute plus volontiers vos conseils de résistance aux Français, depuis qu’en son palais il garde cette fillette insignifiante et ce garçon de peu, aidons franchement le Nazir. Gagner du temps est tout pour nous à cette heure. Plus la solution des difficultés pendantes tardera, moins les Français bénéficieront de leur audacieux coup de main. Bons soldats, les Français, mais pauvres diplomates !

Les causeurs se remirent en marche et s’éloignèrent lentement, tandis que Simplet, tout pâle, restait à la même place, étourdi, ivre de joie, frémissant sous les coups de son cœur affolé, qui bondissait éperdument dans sa poitrine. Yvonne était au palais du roi ! Qu’allait-il faire ? Pendant qu’il s’interrogeait, la nuit tombait rapidement, noyant toutes choses d’une teinte indécise. Du fleuve, une buée légère montait, et dans l’indigo profond du ciel, les étoiles s’allumaient, troupeau de soleils errant à travers l’infini.

– C’est l’heure de rentrer à bord, murmura enfin le jeune homme. – Mais secouant la tête : – Rentrer, reprit-il, quand l’ombre propice m’entoure, quand, peut-être avec un peu d’adresse, je pourrais, sans crainte de surprise, découvrir la prison de mes amis !

Et après un silence :

– Ils sont dans le palais, mais en quel endroit ?

Un grand quart d’heure encore il réfléchit. Les maisons qui bordent le fleuve s’éclairaient, renfermant le cours d’eau dans une ligne de feu. À droite, un vaste espace noir frappa les regards de Dalvan.

– Le mur de briques du palais, se dit-il, et avec un sourire, c’est par là que je dois tenter de forcer l’entrée de la résidence royale, puisque c’est la seule partie qui reste plongée dans l’obscurité.

Alors il se rapprocha du bord du Meïnam, et se penchant, il inspecta soigneusement les environs. Bientôt il distingua une pirogue encore munie de ses pagaies. Sans doute un habitant de l’autre rive, en visite sur celle où il se trouvait, l’avait amarrée là, toute prête à le ramener à son logis. Prudemment, Dalvan se glissa jusqu’à l’embarcation, et ayant détaché la corde qui la retenait à la rive, saisit les avirons. Évoluant entre les maisons flottantes, il remontait le courant. En peu d’instants, l’esquif atteignit la zone obscure avoisinant l’enceinte royale et se confondit avec l’ombre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

À la même heure, dans une salle du chalet bizarre située à gauche de la cour d’honneur du palais, Claude et Yvonne dînaient tristement. Nazir les servait. Avec l’effronterie cynique de sa race, le Ramousi s’était métamorphosé d’ami en geôlier.

Après leur sommeil causé par un narcotique puissant, les jeunes gens s’étaient réveillés captifs en l’endroit où ils étaient encore. Tout surpris de se voir dans une maison, alors qu’ils se souvenaient d’avoir fermé les yeux sous le dôme vert de grands arbres, ils avaient couru aux fenêtres. D’un côté, le palais bizarre du monarque siamois avait frappé leurs regards. Du côté opposé, un étroit couloir séparait l’habitation d’un mur de briques dont la crête dépassait la hauteur de la croisée. Et comme ils appelaient, l’Hindou parut, accompagné de soldats siamois. En riant il raconta à ses prisonniers comment il les avait amenés à Bangkok. À leurs protestations indignées, il répondit seulement par des railleries et conclut ainsi :

– Il est sage de supporter ce qui ne peut être empêché. Soyez sages, et bientôt vous serez délivrés.

Depuis cette heure, il avait servi les Européens avec beaucoup de soin, laissant seulement la porte ouverte lorsqu’il entrait, afin que Claude pût apercevoir les soldats en faction au dehors. Cette vue était pour calmer toute velléité de résistance chez le « Marsouin » qui, sans elle, aurait certainement étranglé le vilain personnage.

Pour obtenir cette garde d’honneur, le Ramousi avait audacieusement trompé le souverain, en présentant ses prisonniers comme des otages précieux, dont la capture faciliterait sans doute le triomphe des négociations diplomatiques avec la République française.

Les jours avaient passé, tristes, lents, monotones. Claude s’exaspérait, Yvonne se désolait. D’abord elle avait attendu Simplet, elle n’avait pas douté qu’il viendrait à son secours. Mais à mesure que le temps s’écoulait, son espoir s’était transformé en inquiétude. Puisqu’il ne paraissait pas, il lui était donc arrivé malheur. Maintenant elle se ressassait cette pensée funèbre. De longues heures, elle restait assise, sans une parole, sans un mouvement. À présent qu’ils étaient séparés, lui et elle, la jeune fille s’avouait son affection. Ah ! pourquoi s’était-elle condamnée au silence ? Si elle avait eu le courage de parler, nul doute que Simplet l’aurait aimée. Il serait son fiancé, tandis que par ses plaisanteries, plus tard par sa réserve, elle l’avait éloigné d’elle-même. Elle se promettait, si jamais le sort les réunissait de nouveau d’être plus franche. Bientôt un nouveau sujet de crainte apparut à Mlle Ribor. Le Ramousi devint galant, empressé auprès d’elle. L’Hindou qui, au début, ne se montrait que rarement, faisait des visites fréquentes à ses prisonniers, et son regard noir, aigu, brûlant, ne se détachait plus de la jeune fille. Une fois même, profitant de ce que Claude était absorbé par une lecture, il dit à Yvonne :

– Les Ramousis sont la race la plus noble de l’Inde. Bientôt j’aurai beaucoup d’argent. Alors je prendrai pour femme la vierge que j’ai choisie.

Elle ne répondit pas, troublée par l’éclat insoutenable des regards de Nazir. Il reprit :

– Celle-là n’est pas de ma caste. Je romprai pour elle avec les miens ; je consentirai à n’avoir plus d’amis, plus de famille. Celle-là, jeune fille, c’est toi.

Yvonne se leva sans prononcer une parole et alla s’asseoir à côté de Claude. La complication qui se produisait l’avait remplie d’épouvante. Pauvre oiseau en cage, elle palpitait sous l’œil d’un maître, auquel il suffirait d’étendre la main pour la saisir. Sa terreur aidant, sa tendresse pour Marcel grandissait encore. Elle l’appelait de tous ses vœux, de toute son âme.

– Huit jours déjà, murmura-t-elle, poursuivant à haute voix sa pensée intime, huit jours et il n’a point paru !

Claude avait levé la tête. Il regarda la jeune fille avec tristesse, sans répondre.

– Pourquoi ne vient-il pas ? J’ai peur. Cette absence m’épouvante. Je me demande si le misérable qui nous garde n’a pas tué notre ami.

– Tué. Si je le pensais !…

Bérard, tout pâle, s’était dressé. Déjà, il avait eu cette idée. Bien des fois, le front collé à la vitre, en regardant passer dans la cour du palais les mandarins, courtisans du roi, il s’était anxieusement posé la question qui venait aux lèvres de Mlle Ribor. Pour ne pas tourmenter sa compagne de captivité, il avait gardé le silence, refoulant au fond de lui-même sa douloureuse rêverie. Et maintenant qu’elle-même exprimait la crainte dont il était assiégé, il ne trouvait rien à lui dire pour la consoler.

– Ainsi, dit-elle après un instant, vous supposez, comme moi ?…

– Non, j’espère que vous vous trompez.

– Pourquoi tenter de me donner le change ? fit-elle violemment. Vous le croyez mort, dites-le donc.

Et avec un accent déchirant.

– Mort pour moi, pour moi seule ; mort en me croyant indifférente à son dévouement, en m’accusant peut-être d’ingratitude !

Des larmes coulaient sur ses joues, elle se tordait les mains dans une crise de désespoir. À ce moment, du côté du mur de briques qui séparait la demeure royale du fleuve, un sifflement retentit. Faible, avec des modulations bizarres, le bruit se renouvela. Les prisonniers s’étaient tus. Ils écoutèrent, une flamme d’espérance dans les yeux. Un choc léger fit vibrer les carreaux. Claude courut à la fenêtre.

– C’est un signal ! exclama-t-il en ouvrant.

Yvonne le rejoignit, et tous deux, penchés sur la barre d’appui, sondèrent du regard le couloir obscur ménagé entre la maison et l’enceinte. Un souffle passa dans l’espace.

– Yvonne… en haut… sur le mur.

Elle leva les yeux, et accroupie sur la crête, à quelques pieds d’elle, elle aperçut la silhouette sombre d’un homme. Elle ne pouvait distinguer ses traits, mais son cœur le reconnut, et d’une voix brisée, la poitrine haletante, elle s’écria :

– Simplet ! c’est toi enfin. Ah ! comme je t’ai attendu…

– Les instants sont précieux. C’est Nazir qui vous a amenés ici ?



– Oui, ce traître nous a livrés aux Siamois. Nous sommes des otages, et les guerriers de Somdeteh Phra Chalulong nous gardent.

– De ce côté, je ne vois aucun factionnaire.

– Ils ne supposent pas que l’on puisse franchir la muraille.

– Alors, c’est bien simple : c’est de ce côté que nous tenterons de vous arracher aux mains du seigneur Nazir. Veillez.

Yvonne se rassurait en entendant son frère de lait. Il lui semblait que le danger s’écartait d’elle. Tout à coup elle vit Simplet faire un mouvement. Le bruit d’une fenêtre brusquement ouverte parvint jusqu’à elle, puis un coup de feu dont l’éclair livide illumina le couloir, et puis la chute d’un corps lourd dans l’eau.

Éperdue, elle regarda la crête du mur ; Marcel avait disparu. Le jour se fit dans son esprit. Simplet avait été aperçu, on avait tiré sur lui ; il était tombé dans le fleuve. Elle eut un cri de rage folle, puis ses genoux se plièrent, et elle s’affaissa près de la fenêtre en sanglotant :

– Ils l’ont tué ! Ils l’ont tué ! Ils ont tué mon âme !

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Canetègne débarqué à Saïgon, ainsi qu’il l’avait dit à son complice Nazir, s’ennuyait ferme en attendant l’heure où le Ramousi lui livrerait Mlle Ribor. Pour se distraire, il avait « rayonné » autour de la ville, utilisé le tramway de Saïgon à Cholon, le chemin de fer de Saïgon à Mytho, fait de longues promenades sur la rivière profonde qui réunit la capitale de la basse Cochinchine à la mer, sur les arroyos nombreux où les barques glissent sur un tapis de floraisons aquatiques, tandis que des arbres, dont les cimes se rejoignent en voûte, pendent, multicolores et embaumées, des grappes de fleurs.

Mais loin de la cité, il éprouvait une vague inquiétude. Vraiment, il ne se sentait rassuré que lorsqu’il se trouvait en face du palais du lieutenant-gouverneur, non qu’il admirât l’édifice – un des plus beaux de l’extrême Orient – mais parce que de là il pouvait surveiller les allées et venues de tous les étrangers. Avec raison il pensait que, si ses adversaires échappaient au Ramousi, ils viendraient à Saïgon continuer leurs investigations, et qu’ils se livreraient ainsi à sa discrétion.

Pour leur enlever toute chance de lui brûler la politesse, il s’était lié avec un secrétaire du gouvernement. Il s’était donné pour un voyageur curieux d’archéologie, et avec son nouvel ami – de son nom Chapousse, de Marseille – il avait visité tous les monuments de la colonie, depuis la cathédrale jusqu’au dock flottant, sans oublier la chambre de commerce, les collèges d’Adran et Chasseloup-Laubat, les bassins de l’arroyo Rack-Can-Saù, anciens viviers où l’on gardait les crocodiles destinés à l’alimentation. Avec une patience imperturbable, Giraud – c’est le nom d’emprunt qu’avait pris l’ennemi d’Yvonne – écoutait les dissertations de son verbeux ami, apprenant tout ce qui se passait au Gouvernement, en même temps que l’histoire de la Cochinchine, le nombre des élèves indigènes se livrant à l’étude du français, et une foule d’autres renseignements dont il se souciait comme de l’an VIII.

Il ne souffrait aucunement du climat. La maladie qui l’avait défiguré, qui avait changé le timbre de sa voix – phénomène fréquent dans la variole – avait aussi profondément modifié son tempérament. De gras, il était devenu maigre, et la chaleur, qui le faisait souffrir jadis à Lyon, lui semblait très supportable dans la contrée torride qu’il parcourait aujourd’hui.

Cependant il commençait à trouver le temps long, lorsqu’un incident vint transmuer en rage l’ennui du commissionnaire. Un matin, une dépêche, envoyée de Paknam (Siam), arriva au Gouvernement ; elle était « confiée aux bons soins » du lieutenant-gouverneur, pour être remise, à l’arrivée du yacht Fortune, à miss Pretty. Chapousse, chargé de la commission, montra le télégramme à son ami avec force imprécations contre les Siamois, et Canetègne lut les lignes suivantes :



Miss Pretty Gold, à bord du yacht « Fortune » en rade de Saigon.

Prière à M. le Lieutenant-Gouverneur veiller à remise exacte. Claude, Yvonne captifs, près Bangkok, bandits siamois. Rançon : cent mille piastres ou mise à mort.

Réponse urgente.

Nazir.

Palais du Roi – Bangkok.

Dire la rage du commissionnaire est impossible. Il se voyait joué par son complice. Pas un instant il ne crut à l’histoire de brigands imaginée par le Ramousi.

Ainsi cet Hindou, ce demi-sauvage, que l’homme d’affaires véreux dédaignait, reprenait tranquillement l’opération pour son compte. Il allait réaliser un gros bénéfice et laisser Canetègne plus empêtré que jamais.

Devant l’ami Chapousse, l’ennemi de Mlle Ribor dissimula ; mais une fois seul, il se livra à des transports de colère dont le mobilier de son logis porta les marques. Deux chaises brisées, une table fendue par le milieu, des calebasses pulvérisées restèrent sur le champ de bataille, innocentes victimes de la coquinerie de Nazir. Puis après l’emportement vint le raisonnement. Canetègne se prit la tête à deux mains, fit bouillonner la ruse dont sa cervelle était saturée, et finalement poussa une exclamation de triomphe.

– Je suis méconnaissable, se déclara-t-il. La maladie a fait de moi un autre personnage. Profiter de la situation est l’abc de la lutte pour la vie. Je veux désormais vivre au milieu de mes adversaires et profiter de leur moindre bévue. Masqué, j’ai l’avantage, puisqu’ils restent pour moi à visage découvert.

Il riait. Son visage couturé par la variole était plus laid encore dans la joie que dans la colère. Et cependant il se contemplait avec satisfaction dans son miroir.

– Té ! fit-il, le diable lui-même ne me reconnaîtrait pas. Je suis hideux, mais je m’en moque ; ce n’est pas à un mariage d’amour que je veux contraindre cette petite Yvonne, mais à un simple mariage de sûreté.

Dans sa joie, il expédia à Mlle Doctrovée, son associée de Lyon, un peu négligée par lui depuis quelque temps, un cablogramme amical :



Saïgon.

Compliments. Envoyez nouvelles Bangkok. Maison prospère.

Canetègne.

À partir de ce moment, le vilain personnage ne quitta plus la ville. De l’agglomération saïgonaise il sembla se désintéresser, pour concentrer toute sa sollicitude sur le palais gouvernemental et sur la rade. Il faisait de longues stations au bord de la rivière, devant l’hôtel du représentant des Messageries maritimes. Il s’enquérait des entrées et des sorties du port, agissant, en un mot, comme s’il guettait l’arrivée d’amis impatiemment attendus.

Sa persévérance fut bientôt récompensée. Le yacht Fortune, un beau matin, remonta le Dong-Naï et la rivière de Saïgon, et jeta l’ancre à quelques mètres de l’endroit où se tenait le commissionnaire. À l’ombre d’un aréquier, celui-ci vit les matelots mettre un canot à flot, miss Pretty et William Sagger y descendre, et quand l’embarcation toucha la rive, l’Américaine l’aperçut debout, le chapeau à la main, courbé en un salut respectueux.

Elle n’eut pas le temps de demander quel était le personnage qui la recevait ainsi sur une terre inconnue. Le faux Giraud s’approcha, lui tendit la main pour l’aider à débarquer et d’une voix insinuante :

– Miss, dit-il, permettez-moi une simple question, êtes-vous la fille du roi de l’Acier ?

– Oui, fit-elle en réprimant avec peine un mouvement de répulsion causé par la laideur de son interlocuteur.

– Oui, alors mon ami est sauvé.

La jeune fille le considéra avec surprise :

– Votre ami !… Quel ami ?

– Je vous prie de m’excuser, miss, mais je n’ai pas été maître de ma joie. Une dépêche de Siam annonçait votre venue, et je vous attendais depuis plusieurs jours.

– Vous m’attendiez, pourquoi ?

– Parce que l’on vous dit aussi bonne que riche, aussi riche qu’ennuyée ; j’espère que vous me prêterez votre concours pour délivrer un explorateur que j’accompagnais, et qui est resté, dans le haut Tonkin, prisonnier des Muongs.

L’Américaine avait tressailli.

– Un explorateur ? questionna-t-elle. Quel est son nom ?

– Antonin Ribor.

Elle eut un léger cri. Celui que cherchaient ses amis était retrouvé. Il foulait cette terre indo-chinoise, où elle venait de prendre pied.

– Nous avons remonté le Mékong, continuait d’un ton ému le commissionnaire, mais au coude du 20e parallèle, les rapides devenant nombreux, nous quittâmes le fleuve pour rejoindre, à travers les montagnes, le cours de la rivière Claire et le Song-Coï ou fleuve Rouge. C’est durant ce voyage que mon malheureux ami fut pris par les Muongs. Moi-même, blessé, je fus capturé par un des détachements siamois qui parcouraient indûment la rive gauche du Mékong. De poste en poste je fus ramené au Cambodge, et du pays des Kmers je pus revenir à Saïgon.

Il s’arrêta ; miss Pretty lui avait saisi les mains.

– Comptez sur moi, monsieur…

Elle cherchait le nom.

– M. Giraud, dit-il, pour vous servir.

– Eh bien, monsieur Giraud, nous quitterons Saïgon ce soir même ; notre rencontre me dispense des recherches que je venais faire ici. Nous retournerons à Paknam, où je dois reprendre des passagers, et de là, nous nous lancerons à la délivrance de M. Ribor.

Puis coupant court aux remerciements du pseudo-explorateur :

– Mais vous parliez tout à l’heure d’une dépêche annonçant ma venue.

– Reçue au gouvernement. Je l’ai appris par un secrétaire de mes amis, M. Chapousse.

Une heure plus tard, miss Pretty avait en sa possession le cablogramme de Nazir. Elle ne s’en émut point. Une rançon de cent mille piastres n’était point pour la troubler. Et même elle se confia tout bas qu’il lui était agréable d’appliquer cette somme à libérer Claude Bérard.

Sous couleur de préparatifs de départ, Canetègne s’esquiva ; mais, vers quatre heures du soir, il se rendit à bord du Fortune. Quelques minutes après, le yacht, guidé par un pilote, descendait la rivière de Saïgon, emportant dans ses flancs l’ennemi de Mlle Ribor. La ruse du négociant avait pleinement réussi.

Le 28 juillet au matin, le steamer dut mettre en panne à l’embouchure du Meïnam. Le blocus du fleuve était établi, et des vaisseaux de guerre croisaient devant la passe de Paknam. Cela dura jusqu’au 1er août. Le blocus devint moins sévère, et le yacht, après explications préalables, fut autorisé à poursuivre sa route. Le 2, il atteignit Bangkok, et tout aussitôt miss Pretty, escortée de William Sagger, du faux Giraud et du capitaine Maulde, se fit mener à terre et se dirigea vers l’entrée du palais du roi.

Elle portait sur elle la rançon que le ramousi Nazir avait réclamée par dépêche.



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