Le sergent simplet travers les colonies françaises


XXXI LA REVANCHE DE GIRAUD-CANETÈGNE



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XXXI

LA REVANCHE DE GIRAUD-CANETÈGNE


Sur la rive droite du canal de Song-Tam-Bac qui relie le port tonkinois d’Haï-Phong à Hanoï, s’élève, à peu de distance de la mer, un délicieux pavillon, dont chaque étage prolongé en véranda fait aux appartements une ceinture d’ombre. Des rampes de bois, ouvrées avec fantaisie, s’étendent entre les colonnettes qui supportent les balcons. Des cocotiers, des bambous hauts de dix mètres, des manguiers croissent dans le jardin, mêlant leurs panaches, leurs tiges élancées, leurs dômes de verdure.

Dans l’après-midi du 12 octobre, sur le balcon du premier étage, d’où l’on découvre le canal bordé de docks, d’établissements des messageries maritimes et fluviales, de comptoirs d’armateurs, deux hommes étaient assis « à l’annamite », c’est-à-dire sur une grande table carrée aux pieds courts. Devant eux de minuscules tasses de porcelaine et une théière fumante. L’un était M. Corbin, suppléant du résident-maire d’Haï-Phong ; l’autre était M. Canetègne.

– Comme je vous l’expliquais, fit ce dernier continuant une conversation commencée, je désire simplement « frimer une arrestation. ». Prise de peur, Mlle Yvonne Ribor consent à m’épouser, et vous m’avez rendu un immense service.

M. Corbin eut une moue dubitative.

– Est-ce un service vraiment ?

– Certes.

– Pourtant le mariage, surtout avec une femme que l’on contraint, me paraît la plus funeste des expériences.

– Oh ! les jeunes filles, cela ne sait pas.

– Du reste, monsieur Canetègne, je vous suis tout acquis. Ce soir même, ainsi que vous le désirez, cette personne et son compagnon, Marcel Dalvan, n’est-ce pas ? seront arrêtés. Seulement si vous êtes malheureux en ménage, souvenez-vous que vous avez insisté.

– Croyez à ma reconnaissance.

Sur ces mots, le commissionnaire descendit de la table, et après une vigoureuse poignée de mains, prit congé de M. le suppléant du Résident. Il était ravi.

À la mission du père Eusèbe, il avait apporté la nouvelle de la fuite de Marcel et d’Yvonne en radeau. Claude, Sagger et miss Diana avaient aussitôt gagné la rivière Noire, et à trois jours de marche, dans un poste avancé de tirailleurs tonkinois, ils avaient rejoint les jeunes gens miraculeusement tirés du rapide par les petits soldats jaunes.

Moyennant quelques pièces d’or, Canetègne avait décidé un indigène à assurer à ses amis qu’il avait vu Antonin Ribor, et que celui-ci avait descendu le fleuve vers Haï-Phong. Voilà comment tous se trouvaient réunis à l’hôtel français de la ville, attendant l’arrivée du Fortune, au capitaine duquel l’Américaine avait télégraphié à Saïgon. Car le pseudo-Giraud s’était procuré un second faux témoin, lequel avait juré que le frère d’Yvonne avait quitté le Tonkin, se dirigeant vers les possessions françaises du Pacifique. Maintenant, en déguisant quelque peu la vérité, il s’était assuré le concours de M. Corbin, chargé des fonctions de résident, en l’absence du titulaire, et qui croyait tout bonnement faire une action louable.

À l’hôtel, il trouva Yvonne et Simplet en grande conférence avec Sagger. L’intendant leur disait les mœurs tonkinoises, la famille unie, le respect du père, et surtout le culte des ancêtres. Il vantait la douceur, le courage des naturels aux formes frêles et gracieuses, que des voyageurs grincheux ont injustement appelés « bêtes jaunes. »

Aussi souriant que s’il ne venait pas de commettre une trahison, l’Avignonnais se mêla à la conversation, débita un certain nombre de lieux communs sur l’opium, la cuisine, le théâtre, la musique indigènes et finit par s’enquérir de miss Diana.

Elle était sortie avec Claude Bérard. À cette heure, tous deux étaient assis sous un énorme banian, au bord de la rivière Cua-Cam, qui ferme le triangle formé par la côte et le canal Song-Tam-Bac, dans lequel est enfermée la ville. Ils gardaient le silence. Depuis que l’activité du « Marsouin » n’était plus occupée par les dangers sans cesse renaissants, il était triste, et par un phénomène bizarre, sa mélancolie se reflétait sur le visage de sa compagne. Tout à coup, Diana sembla prendre un parti :

– Monsieur Claude, dit-elle.

– Mademoiselle.

Bérard leva la tête. L’Américaine le regardait bien en face, de ses yeux clairs et francs.

– Monsieur Claude, reprit-elle, si je vous ai proposé une promenade, c’est que j’avais à vous dire des choses sérieuses. Ne m’interrompez pas, je ne saurais plus. Mon courage ne demande qu’à s’échapper. Ainsi écoutez-moi, sans parler… Vous répondrez après.

Il fit signe qu’il obéirait.

– Bien. Ne me regardez pas non plus. Mes idées s’embrouillent alors. C’est cela. Je commence. C’est vous qui m’avez appris qu’il existe des gens d’une autre race que les courtisans de l’argent. Ne faites pas de gestes, je vous en prie. C’est vous, je dis. Alors vous m’avez paru un être rare. Je vous ai observé. Je vous ai vu sincère, bon, loyal. Si ! si ! ne protestez pas ; vos amis aussi, du reste. Et je suis devenue votre amie, ou du moins j’ai cru la devenir.

Il eut un mouvement brusque, mais elle l’arrêta :

– Non, non. Je n’ai pas encore fini. Un jour, celui où nous avons visité Chandernagor, j’ai causé avec M. Marcel, et j’ai compris que la fortune, enviée de tant de gens, peut être un obstacle au bonheur.

Et avec un léger tremblement dans la voix, elle poursuivit :

– Oui ; je l’entretenais d’un homme vers qui s’en était allée toute mon affection, et lui me répondit : Faites-lui oublier que vous êtes riche, sans cela il a trop de fierté pour avouer sa tendresse.

Claude s’était penché en avant, les mains crispées sur son visage.

– J’ai essayé, continua l’Américaine, je n’ai pas pu, sans doute. Il m’évite, il semble souffrir de ma présence, et pourtant il est injuste. Dois-je être punie parce que je suis riche ? Est-ce ma faute si mon père a amassé des millions ? J’ai réfléchi, et j’ai pensé qu’un honnête homme ne pourrait me faire un crime de ce que les autres considèrent comme une vertu. Seulement il est fier, il se taira toujours. Alors, comme il ne viendra pas à moi, je me suis déclaré que j’irais à lui. C’est pour cela, monsieur Claude que je vous demande si, vos amis revenus en France avec le papier qu’ils cherchent, vous voudrez de moi pour femme.

Sa voix avait faibli sur ces derniers mots. Évidemment sa provision de courage était épuisée. Lui, avait relevé le front ; il la contemplait, et tout à coup il lui prit la main, la porta à ses lèvres et éclata en sanglots. Le soldat énergique était sans force devant la joie.

Lorsque les promeneurs rentrèrent à l’hôtel, le rayonnement de leurs visages frappa tout le monde. Simplet les considéra avec attention, puis doucement :

– Vous êtes heureux, aussi ?

Ils rougirent sans répondre.

– À la bonne heure donc. Vous le voyez, miss Pretty, c’était bien simple, il suffisait de prouver que vous êtes un ange.

Puis changeant de ton :

– Nous dînons au champagne, n’est-ce pas ? C’est le seul vin qui convienne un jour de fiançailles.

Tandis qu’il allait donner les ordres nécessaires, les jeunes filles se retirèrent à l’écart. Elles causaient à voix basse, mais à leurs yeux brillants, à leurs joues animées d’une buée rose, il était facile de deviner qu’elles échangeaient de gracieuses confidences.

La petite Française oubliait ses soucis, l’Américaine sa misanthropie. Le soleil était sur elles, jetant son poudroiement d’or sur les misères de la vie prosaïque. Un peu craintives encore, elles se disaient la poésie étrange du rêve.

Le dîner fut d’une gaieté intense. Yvonne regardait Simplet, Claude regardait Diana, et tous riaient sans cause, ou plus exactement à cause de leur bonheur intime.

Giraud-Canetègne fit bien parfois la grimace, mais ces marques de mécontentement étaient trop fugitives pour être remarquées.

– Rira bien qui rira le dernier, se déclarait-il à lui-même pour combattre sa méchante humeur, je vous tiens, mes tourtereaux ; que m’importent vos clignements d’yeux attendris et vos vagues sourires.

Le repas touchait à sa fin. On venait de servir une délicieuse gelée d’algues marines, de gélidium spiriforme, plat exquis du pays, quand un bruit d’armes se fit entendre dans le vestibule de l’hôtel. C’étaient des froissements d’acier, des chocs de crosses de fusils sur le plancher. Dans la salle commune, tous les dîneurs tournèrent la tête vers l’entrée, et à leur grande surprise, virent apparaître un employé de la Résidence, accompagné par plusieurs miliciens indigènes, reconnaissables à leur chapeau rond en forme d’assiette et aux parements jaunes de leurs vareuses bleues.

– Que personne ne bouge, ordonna l’employé que suivait la troupe.

Et d’une voix forte :

– Monsieur Marcel Dalvan ; Mademoiselle Yvonne Ribor ; veuillez approcher.

Les jeunes gens obéirent. Aussitôt les miliciens les entourèrent.

– Que signifie cette agression ? commença Simplet tout interloqué…

Mais le commis de la Résidence lui coupa la parole :

– Pas de scandale. Vous vous expliquerez devant le tribunal. À la requête de M. Canetègne et en exécution d’un jugement de la Cour de Lyon (France), je vous arrête.

– Canetègne ! répéta Simplet atterré.

– Canetègne ! gémirent en écho ses amis.

Ce nom abhorré tombant au milieu de leur joie leur enlevait toute énergie, toute présence d’esprit. C’était l’abîme ouvert tout à coup sous leurs pas, c’était la défaite, c’était peut-être la séparation éternelle pour ces êtres aimants et dévoués, qui avaient troqué leurs âmes dans le tourbillonnement des rapides de la rivière Noire.

Et quand ils eurent disparu, entraînés par les miliciens, Claude s’adressant à Diana, à Sagger, au faux Giraud, s’écria :

– Mes amis, il faut que nous trouvions ce Canetègne, pour régler une bonne fois nos comptes avec lui.

Ce à quoi Canetègne répondit comme les autres :

– Oui, il faut à tout prix se débarrasser de ce misérable !

On tint conseil. Giraud-Canetègne eut l’audace ironique de faire la proposition suivante :

– Mes amis, dit-il, votre ennemi vous connaît tous ; moi, il m’ignore. Je vais donc me mettre en faction aux environs de la Résidence. Il y viendra sûrement pour connaître l’effet de ses manœuvres. Il ne se défiera pas de moi, inconnu. Je le suivrai, je découvrirai sa retraite…

– Et nous lui rendrons visite, acheva Claude. Bravo !

– Vous, de votre côté, obtenez la permission de voir les prisonniers. Il est bon de rester en relations avec eux.

Le soir du lendemain le « Marsouin » avait l’autorisation demandée. Quant à Giraud, il rentra naturellement sans avoir aperçu Canetègne. Le négociant s’amusait énormément. Cette intrigue, où il jouait le double rôle d’ami et d’ennemi, lui plaisait. Dans le coquin s’agitait une âme de vaudevilliste.

Le 14, Diana, appuyée au bras de Bérard, se rendit à la prison. On les conduisit dans la cellule d’Yvonne. La jeune fille pleurait. En les reconnaissant, elle se jeta dans leurs bras et d’une voix douloureuse :

– Mes chers et bons amis, je suis perdue !

Et comme ils essayaient de lui rendre le courage :

– Vous ne savez pas, vous. Le directeur de la maison d’arrêt sort d’ici. Il m’a déclaré que l’on surseoirait cinq jours à me livrer à la justice.

– Pourquoi ?

– Pour me laisser le temps de réfléchir.

– Réfléchir. Je ne comprends pas.



Elle se tordit les mains et rougissante, comme honteuse de ses paroles :

– M. Canetègne est obstiné dans ses désirs. Il tient toujours à m’épouser, et le répit que l’on m’accorde est destiné à me permettre d’accepter.

– Oh ! vous refuserez ! fit l’Américaine.

Yvonne courba la tête :

– Je ne sais pas.

Du coup, miss Pretty eut un geste indigné. La prisonnière l’arrêta :

– Certes ! Cela a été ma première pensée, mais en me donnant le temps de la réflexion, notre ennemi savait bien ce qu’il faisait. En refusant, je condamne Marcel ; je le déshonore, lui qui n’a pas hésité à me sacrifier sa vie et sa petite fortune.

Puis avec une résignation, dont ses auditeurs se sentirent profondément émus :

– C’est mon tour de me dévouer. À moi maintenant le sacrifice. Je n’ai pas le droit de me soustraire au devoir. Lui, parmi des voleurs et des criminels. Lui, privé de l’honneur, le seul bien qui lui reste. Non, non, jamais. Au fond de sa pensée, une question funeste se dresserait si j’hésitais : quelle affection égoïste était donc celle d’Yvonne, se dirait-il ? Et il aurait raison. Que mon rêve heureux s’envole, que mon cœur se brise, mais qu’il soit libre, honoré comme il mérite de l’être.

À son tour, Diana courbait le front. Elle restait devant la captive muette, les yeux fixés à terre. Yvonne avait dit vrai ; il était juste qu’elle s’immolât. Mlle Ribor devina ce qui se passait en elle :

– Vous êtes de mon avis, n’est-ce pas ? conclut-elle d’une voix brisée.

– Oui et non, gronda Claude. Il vous reste encore trois jours.

– Trois jours !

– Attendez qu’ils soient écoulés pour prendre une décision. Qui sait si d’ici là, il ne se sera pas produit un miracle.

Yvonne secoua désespérément la tête :

– Simplet n’est pas libre. Aussi je n’espère plus.

Nul ne releva ce que cette réponse pouvait avoir de blessant pour les visiteurs. Ils se rendaient compte de la situation de leur interlocutrice, et ma foi, ils lui donnaient raison. Marcel était l’âme de la troupe. Toujours et partout, il avait trouvé la solution simple, pratique, des complications les plus dangereuses. Au départ, Yvonne le trouvait bien petit garçon ; mais aujourd’hui elle ne comptait que sur lui. Et Claude traduisit l’impression générale.

– C’est positif ! S’il était avec nous, il aurait déjà trouvé un moyen de tout arranger. Enfin, reprenez courage. Il n’est pas possible que les canailles réussissent à mettre les honnêtes gens dans la peine.

Mais en dépit de ces paroles, le « Marsouin », après une rapide visite à Dalvan, quitta la prison sans espoir de sortir de la trame ourdie par l’Avignonnais. Très soucieux, il regagna l’hôtel avec miss Pretty pensive et découragée comme lui. Mais en arrivant, ils se trouvèrent face à face avec le faux Giraud dont le visage était rayonnant :

– Victoire ! leur dit celui-ci, je sais où est le Canetègne ?

Les yeux du « Marsouin » lancèrent des éclairs.

– Allons-y !

– Non.


– Comment non ?

– Asseyez-vous et écoutez-moi, répliqua le commissionnaire.

Ils obéirent, dominés par le ton net dont il avait parlé.

– Ce matin, reprit-il, j’étais en observation devant la Résidence. Soudain j’en vois sortir un « petit lettré » de quinzième classe, à globule de laque. Je le reconnais. C’était le secrétaire du mandarin, gouverneur du bourg de Thuy-Shang, avec lequel j’ai été en relations courtoises, lors d’un voyage précédent, et qui m’a offert le sel et le riz.

– Le sel et le riz ? questionna miss Pretty.

– Oui, c’est ainsi que l’on vous déclare hôte sacré et ami.

– Bien, bien. Continuez.

– L’animal – je parle du secrétaire – est prétentieux en diable. Alors que les grands lettrés portent les ongles de dix centimètres en des étuis de bois, il enferme les siens en des dés d’argent qui n’ont pas moins de deux décimètres.

– Cela doit lui faire de jolies mains ?

– Atroces, mais cela donne droit au respect des illettrés. J’aborde mon homme. J’apprends qu’il est en mission à Haï-Phong pour le compte d’un hôte de son mandarin, auquel il doit rapporter une réponse.

– Ah ! firent les jeunes gens très intéressés par le récit.

– Vous devinez. L’hôte est M. Canetègne.

– Le coquin est à Thuy-Shang !…

Bérard s’était levé.

– Où allez-vous ? demanda Giraud.

– À Thuy-Shang, donc.

– Gardez-vous-en bien. Vous êtes tous signalés. Aucun de vous n’entrerait dans le bourg.

– Jour de Dieu ! gronda le sous-officier, que faire alors ?

– Je vais vous le dire.

Giraud était souriant, ses yeux pétillaient de malice.

– Je vais vous le dire, répéta-t-il. Vous savez que les mariages sont célébrés devant le Résident ou son suppléant, faisant fonctions de maire.

– Oui.


– Ce personnage n’a jamais vu M. Canetègne, puisque le secrétaire, que je vous ai portraicturé, a négocié seul toute l’affaire dont nos amis sont victimes.

– Compris ; allez, allez toujours.

– Donc, le Résident unirait Mlle Ribor à quiconque se présenterait sous le nom de Canetègne. Il suffit de substituer à celui-ci une autre personne. Le mariage est nul, vu la substitution, mais les prisonniers sont libres.

Et comme les jeunes gens esquissaient un geste de surprise :

– Demain, vous irez à la prison. Vous direz à Mlle Yvonne d’accepter. Le secrétaire en sera avisé aussitôt et retournera à Thuy-Shang. Je partirai avec lui. Je ferai en sorte que M. Canetègne ne se rende pas à la cérémonie. Je le remplacerai, si vous y consentez et le tour sera joué.

Claude se mit à rire de bon cœur. Mais Diana restait pensive :

– Êtes-vous certain de retenir ce vilain homme ? demanda-t-elle enfin.

– Absolument. Je veux bien vous dévoiler mon moyen. Il y a dans le pays une plante à larges feuilles que les indigènes nomment l’ara-poutra. On la fait infuser. Quelques gouttes de la liqueur ainsi obtenue, mélangées à la boisson d’un homme, déterminent chez lui une fièvre violente accompagnée d’une éruption cutanée.

Le visage de l’Américaine s’éclaira :

– Il est fâcheux de plaisanter ainsi avec le mariage, déclara-t-elle, mais le but à atteindre est louable, et pour ma part, j’approuve votre plan.

– Moi aussi, s’écria Bérard.

– Alors, à demain l’ouverture des hostilités ; dînons.

Giraud était d’une humeur charmante et pour cause. Ses adversaires se mettaient eux-mêmes à sa merci. Grâce à sa combinaison, il épouserait Yvonne. Une fois le mariage célébré, il n’avait plus rien à craindre. Elle était bien et dûment sa femme. Il avait peine à contenir son envie de rire en songeant à la « tête » que feraient les voyageurs, lorsqu’ils s’apercevraient qu’ils avaient été « roulés à fond ».

Tout se passa comme il avait été convenu. Yvonne, stylée par ses amis, déclara au Directeur de la prison qu’elle consentirait à épouser M. Canetègne ; le mariage lui paraissant préférable à la captivité.

Le Résident fixa au 26 octobre la date de l’hymen, et le soir du 15, le négociant vint prendre congé de miss Pretty et de ses compagnons, sous couleur d’accompagner le secrétaire du mandarin de Thuy-Shang, lequel, on l’a deviné, n’existait que dans son imagination. En réalité, il s’enferma dans une cahute du quartier indigène, attendant l’heure de recueillir le fruit de sa ruse.

Le 16, le Fortune fit son entrée dans la baie d’Along, qui sert de port à Haï-Phong, et Diana donna l’ordre au capitaine Maulde d’être prêt à partir le 26 dès la première heure.

Longues furent les journées qui suivirent. Chaque matin, Claude et miss Pretty, parfois aussi William Sagger, visitaient Yvonne et Marcel. Ceux-ci, d’abord un peu inquiets, s’étaient familiarisés avec l’idée du faux Giraud. Simplet la déclarait excellente. Cette substitution de marié lui semblait une trouvaille. Vaincre Canetègne avec ses propres armes ; trouver la délivrance dans le moyen même qui devait enchaîner ses victimes, n’était-ce pas plaisant et bien propre à exciter la verve gouailleuse du sous-officier.

Enfin, le soleil se leva sur le vingt-sixième jour du mois. Yvonne et Marcel furent extraits de leur prison et conduits à la Résidence, où leurs amis les attendaient déjà. Giraud, en grande tenue, était arrivé bon premier.

Il avait annoncé à Claude que sa ruse avait complètement réussi, et qu’il était venu à Haï-Phong, chargé par Canetègne d’informer le Résident de son indisposition subite.

– Je devais faire reculer le mariage, avait-il ajouté. Je trahis la confiance de ce pauvre homme. Je lui ai subtilisé tous ses papiers.

Sans doute la trahison ne pesait point à sa conscience, car il rayonnait. Claude, croyant à la sincérité de sa joie, lui serra la main avec effusion.

– Monsieur Giraud, nous n’oublierons jamais ce que vous faites aujourd’hui pour nous.

– J’en suis sûr, monsieur Bérard, et c’est ce qui double mon contentement.

Le « Marsouin » ne remarqua pas de quel ton étrange le commissionnaire avait prononcé ces mots, car au même instant, les prisonniers, entourés de gardes civils indigènes, faisaient leur apparition.

Presque aussitôt, le Résident prévenu de leur arrivée pénétra dans la salle. D’un ton monotone, il lut les obligations réciproques des époux, puis d’une voix claire, il demanda :

– M. Canetègne, Isidore, Louis, Fulcrand, consentez-vous à prendre pour épouse Mlle Ribor, Yvonne, ici présente ?

– Oui, répondit le pseudo-Giraud.

– Et vous, Mlle Ribor, consentez-vous à prendre pour époux M. Canetègne, ici présent ?

Avec un vague sourire, la jeune fille murmura :

– Oui.


– Je vous déclare donc unis en légitime mariage. Veuillez signer sur le registre.

Il y eut une minute de brouhaha. Les mariés, leurs témoins : Marcel et Claude pour Yvonne, William Sagger et le capitaine Maulde pour Canetègne, apposèrent leurs griffes sur le registre.

Le mariage était consommé.

L’Avignonnais dut se tenir à quatre pour ne pas crier son triomphe. Yvonne était à lui. Désormais, il se souciait d’Antonin Ribor, comme de sa « première culotte ». Ses adversaires étaient des quantités négligeables.

Séance tenante, tandis que les prisonniers rendus à la liberté quittaient la Résidence avec leurs amis, il se fit délivrer une copie de l’acte de mariage, en même temps que le livret de ménage dont la municipalité d’Haï-Phong a été pourvue. Ce qui, au reste, arracha au négociant cette exclamation :

– Et on prétend que l’Administration ne fait rien pour les colonies.

Muni de ces papiers, il rejoignit la bande joyeuse qui se dirigeait vers le canal du Song-Tam-Bac. Avec tout le monde, il s’embarqua sur un « sampang » que les rameurs tonkinois firent voler sur l’eau. On le plaisantait. Yvonne l’appelait en riant : mon mari. Il laissait dire, s’amusant plus que personne. Comme le chat qui joue avec la souris, il lui plaisait de laisser les jeunes gens dans leur erreur. Il éprouvait un plaisir cruel à les voir gais, confiants, illusionnés de liberté, alors qu’il n’avait qu’à dire une parole pour les désespérer. Il comptait rester muet jusqu’au soir, et à l’issue du dîner, il ménageait un coup de théâtre.

Des gardes civils entreraient dans la salle de l’hôtel où le banquet aurait lieu. Il se démasquerait, et sous bonne escorte, sa femme serait conduite dans l’habitation qu’il avait louée à cet effet. D’avance il s’esbaudissait de la consternation des assistants. À part lui, il murmurait, reprenant pour une minute son accent méridional :

– Té, les pitchouns verront qu’ils ne sont pas de force !

Sa surprise fut vive lorsque le sampang déboucha dans la baie d’Along. À deux encablures se profilait le Fortune, prêt au départ, ses cheminées fumantes.

– Où allons-nous ? demanda-t-il.

– Au Fortune, répondit miss Pretty. Après notre équipée, le mieux est de fuir ce pays. M. Antonin Ribor, d’ailleurs, a pris le chemin des stations françaises du Pacifique, nous le suivrons.

Le négociant ne trouva pas un mot à dire. Il ignorait les disposions prises en son absence.

– Je suis joué, murmura-t-il ?

Puis reprenant son sang-froid.

– Joué…, pour le moment. Sur la première terre Française, je réclame, manu militari, mademoiselle ma femme.

L’embarcation accostait. Se contraignant à faire bon visage à mauvaise fortune, Canetègne monta sur le pont du yacht, et tandis que le sampang, vide de ses passagers, regagnait Haï-Phong, le capitaine Maulde, debout sur la passerelle, faisait entendre le commandement.

– Go ahead !

Le steamer se mit aussitôt en marche. À l’arrière, Yvonne et Simplet regardaient fuir la terre.

– Comme nous avons souffert là, dit-il doucement.

– Oui, mais c’est là, Simplet, que j’ai su ton affection. Aussi j’ai une tristesse à quitter ce pays.

– Chère Yvonne !

À deux pas d’eux, Canetègne, masqué par une caisse, écoutait. Il eut un sourire rageur :

– Flirtez, mes gaillards, gronda-t-il, flirtez. Bientôt vous aurez de mes nouvelles.

La côte disparut peu à peu à l’horizon, et le yacht fendit les flots courts du golfe du Tonkin, emportant à son bord cet étrange ménage composé d’une épouse, ignorante de la réalité de son union, et d’un mari, auquel les circonstances défendaient de prendre son titre.



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