Le sergent simplet travers les colonies françaises



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VIII

CANETÈGNE S’OCCUPE


Sous une véranda de bois, dont les piliers légers étaient emprisonnés dans un fouillis de vanilles, d’ibokas, de haricots odorants, M. Canetègne écrivait.

Sur la table de bambou, plusieurs feuillets de papier couverts d’une écriture commerciale, régulière et froide, attestaient le labeur du négociant. Enfin sa plume cessa de courir. Il prit son mouchoir, s’épongea le front et, se renversant dans son fauteuil de rotin, il promena les yeux autour de lui.

Certes, le panorama était fait pour séduire. S’étageant en gradins, les toitures des maisons d’Antsirane semblaient un escalier géant descendant jusqu’à la mer.

Plus bas s’étendait le golfe de Diego Suarez, ce port merveilleux creusé par la nature au nord de l’île de Madagascar.

Du vaste lac bleu, profond, émergeaient des îles verdoyantes, allant rejoindre avec des serpentements de farandole l’îlot de la Lune, – Nossi-Volane, – sentinelle avancée qui garde le chenal du port. De larges estuaires s’ouvraient à droite, à gauche, baies creusées dans le pourtour du golfe où pourraient s’abriter les marines du monde : Dourouch-Foutchi, Dourouch-Varats, Dourouch-Vasah, baies des Cailloux, du Tonnerre, des Français. Plus loin, le bassin de la Nièvre et enfin le cap de Diego que dominent l’artillerie, l’hôpital, le casernement des disciplinaires, la gendarmerie de la colonie.

En se tournant vers la droite, M. Canetègne apercevait la hauteur de Madgindgarine, couronnée d’un fortin, et les baraquements primitifs où campent les volontaires sakalaves, nos alliés malgaches.

De temps à autre, un coup de sifflet aigu déchirait l’air. Il annonçait le départ d’un convoi. Car Antsirane possède un chemin de fer, à voie étroite et à traction de mules, il est vrai, mais qui compte douze kilomètres et met la ville en communication avec Mahatsinso.

L’Avignonnais hocha la tête, s’essuya le front derechef, puis rassembla les feuilles éparses sur la table et les classa. Après quoi, il se mit à lire à haute voix, de l’air satisfait d’un bon élève dont le devoir est primé.

Antsirane, ce 29 décembre 1892.

Ma chère demoiselle Doctrovée,

J’espère que cette nouvelle lettre vous trouvera en bonne santé. Pour moi, je ne suis pas encore revenu de mon étonnement.

Comme je vous l’écrivais à l’escale d’Obok, c’est à ne pas croire combien les pays que je vois sont différents du nôtre. À ne pas croire, je vous dis. Moi, qui fais la commission coloniale, je ne me doutais pas de ce que sont nos colonies.

Si on le savait en France, je vous donne mon billet qu’un tas de gens, qui traînent la misère, s’expatrieraient et viendraient chercher la fortune où elle est, c’est-à-dire ici.

Mais procédons avec ordre.

Après notre départ d’Obok, quelques jours de pleine mer ; puis les escales successives des Comores, chapelet d’îles qui réunit Madagascar à la côte d’Afrique.

La grande Comore avec son énorme volcan actif Caratala ou Djoungou-dja-Dsaha (marmite de feu).

J’ai l’air très fort en géographie. Ne vous en étonnez pas, c’est le capitaine qui m’a enseigné tout cela.

Nous avons reçu la visite d’une princesse du pays, noire mais superbe. Vêtue de nattes multicolores, la tête couverte d’une sorte de capuchon percé à hauteur des yeux d’un trou carré, elle est venue à bord, sur son boutre.

Qu’est-ce qu’un boutre, direz-vous ? C’est un bateau à la poupe très élevée, en usage dans toute la région.

La princesse voulait surveiller l’embarquement d’une équipe de femmes maçons. Vous avez bien lu, les limousins du pays appartiennent exclusivement au sexe joli.

Il faisait chaud sur le pont. Aussi bientôt cette grande dame se dépouilla de ses nattes. Elle portait, tatoué sur le dos, un soleil rayonnant.

Cet enjolivement, m’a appris l’interprète, indique que la personne est de souche royale et descend d’une certaine Douhani, de la race des Bé-Tsi-Mitsaraks, qui eut, d’après la légende, l’insigne honneur d’être distinguée par le dieu-Soleil Zanahar, lequel s’établit sur la terre pour l’épouser. Mais après quelques jours de ménage, Zanahar dut retourner au ciel, parce qu’il incendiait tout autour de lui. C’est de cette époque que datent les déserts.

Nous avons pris dans l’île un passager qui se rend à Sainte-Marie. Djazil est son nom. Retenez-le, car notre rencontre est des plus heureuses. Je vous dirai le pourquoi dans une prochaine lettre.

Puis nous avons gagné Anjouan où furent déportés, en 1801, Rossignol et ses complices dans le complot de la machine infernale. Aperçu de loin, l’île Moheli ; fait une promenade dans l’île Mayotte, une autre à Nossi-bé.

Pays merveilleux, verdoyants, bien arrosés, où réussissent à souhait le café, la canne à sucre.

Nous avons doublé le cap d’Ambre ou d’Amb à l’extrême nord de Madagascar, et tandis que nous voguions vers Diego Suarez, le capitaine nous parla cyclones. C’est très rassurant. Ainsi le 24 février 1885, au moment où la France s’établissait à Antsirane, un ouragan détruisit ou jeta à la côte le transport l’Oise, le vapeur Arya et le voilier la Clémence de la flotte de la Réunion, le navire américain Sara-Burk et l’Armide de l’île Maurice. Plus récemment le naufrage du Labourdonnais est dû à la même cause.

Enfin je foule le sol malgache, et de suite les habitants me deviennent sympathiques. Ils sont « processifs » comme nos paysans normands.

Quand ils s’abordent, au lieu de se dire :

– Comment vous portez-vous ?

– Pas mal et vous ?

Ils se saluent cérémonieusement et prononcent :

– Akouré kabar ?

– Tsichi kabar.

Ce qui peut se traduire par :

– Avez-vous des procès ?

– Je n’ai pas de procès.

Une nation animée de cet esprit est appelée à un brillant avenir. J’espère l’aider à l’atteindre. On m’a entretenu d’une affaire de premier ordre. Je vous en parlerai longuement plus tard. J’attends en ce moment le personnage avec lequel je dois opérer.

Travaillez bien ; car nos ennemis pris, je compte séjourner quelque temps à Diego Suarez avant de rentrer en France, et la maison ne saurait péricliter.

Avec mes sentiments très distingués, recevez, ma chère demoiselle Doctrovée, mes meilleurs souhaits de santé.

Signé : Canetègne.

P. S. – Pourvu qu’ils aient lu les journaux, et que bientôt je sois délivré du cauchemar qui me hante.

Sa lecture terminée, le négociant demeura pensif.

– Oui murmura-t-il, l’idée de faire annoncer l’arrivée de Valentin Ribor à Madagascar était bonne. Maintenant le numéro est-il tombé entre leurs mains ? Tout est là. Si oui, ils arriveront sûrement par le prochain paquebot. Si non…

Il donna un coup de poing sur la table.

– Si non, mes transes redoublent, car, il n’y a pas à se le dissimuler, il suffit d’un rien pour me perdre.

Canetègne s’était levé. À grands pas il arpentait la veranda.

– Mousié, fit une voix, le vertueux Ikaraïnilo demande s’il peut parler avec toi ?

Un Cafre, reconnaissable à sa toison laineuse, à ses lèvres épaisses, à son nez écrasé, venait de paraître.

C’était le domestique du négociant. Domestique sans livrée ; un simple pagne, fixé par une ficelle à la ceinture, le couvrait des reins aux genoux.

– Ikaraïnilo, répéta Canetègne dont le visage s’éclaira. Amène-le ici. Apporte aussi du vin de palmier.

Le cafre sortit et reparut au bout d’un instant, chargé d’un plateau sur lequel vacillaient des verres et un carafon empli d’une liqueur rosée du plus alléchant aspect. Un homme d’une cinquantaine d’années le suivait. Malais de type, les cheveux grisonnants, le nouveau venu était sec, nerveux ; ses yeux vifs, perçants, étaient toujours en mouvement. Aussi le regard insaisissable ne se prêtait jamais à l’observation.

Tout décelait en lui l’astuce, la fourberie. Il toucha la main de Canetègne et s’assit, entr’ouvrant sa veste soutachée. Il allongea béatement ses jambes, autour desquelles flottait une sorte de pantalon large, fait d’une lamba, – jupe – serrée aux chevilles.

L’Avignonnais avait pris place en face de lui. Tous deux demeurèrent un instant sans parler, chacun attendant l’autre. Le premier, le négociant rompit le silence.

– Ikaraïnilo a à me parler ?

– Le Hova Ikaraïnilo a à te parler, répliqua le visiteur.

Une nouvelle pause eut lieu. Agacé, Canetègne commença.

– Sur le bateau qui m’a amené ici, dit-il, j’ai rencontré ton associé Djazil.

– Il l’était, en effet.

– Obligé de partir pour se fixer à l’île Sainte-Marie, il m’a vanté les opérations qu’il faisait avec toi.

– C’est bien là ce qu’il m’a affirmé.

– Il m’a promis de nous mettre en rapport. Il a tenu parole. Maintenant jouons cartes sur table.

Ikaraïnilo avança un peu son siège.

– Va, j’écoute.

L’Avignonnais eut un vague sourire :

– Tu es puissant parmi les Hovas, reprit-il. Tu crains de risquer ta situation car, général commandant les troupes qui cernent la léproserie d’Antananarivo, capitale des pays Hovas, et empêchent les lépreux d’en sortir, tu gagnes sûrement de vingt à vingt-cinq mille thalaris.

Le Malgache ne bougea pas.

– D’autre part, comme la loi des tiens admet que toute la terre appartient à la reine, et que nul autre n’a le droit de posséder, tu n’es pas fâché d’avoir des ressources ignorées pour acheter du terrain dans la grande Comore. Tu rêves de résilier un jour tes grades, – tes honneurs, comme vous appelez cela, – pour devenir propriétaire et indépendant.

Un imperceptible signe de tête encouragea l’orateur à continuer. Le commerçant ne se fit pas prier.

– Or, avec Djazil, tu as eu l’idée ingénieuse d’exploiter une superstition de tes compatriotes. Ils se figurent qu’un mort a de grosses dépenses à faire dans l’autre monde. Ils enterrent donc leurs défunts avec une forte somme. Souvent ils n’ont pas l’argent nécessaire, et ils l’empruntent à gros intérêts. Tu fais le prêt aux héritiers.

– Tu es au courant, murmura le Hova.

– Né malin, tu as perfectionné la profession. Prêter, toucher des intérêts exorbitants, c’est bien. Tu vas plus loin. Les sépultures sont au milieu des forêts, nul ne les surveille. Alors que fais-tu’? Au milieu de la nuit qui suit l’inhumation, tu déterres le mort ; tu l’allèges de la somme dont ses parents l’ont, avec piété et bêtise, inutilement chargé ; si bien que tu supprimes tous les risques de l’opération.

– Tais-toi, si on entendait.

– On n’entend pas. Tandis que tu paradais à Antananarivo, Djazil accomplissait la besogne utile que je viens de dire. Lui parti, tu désires un autre associé. L’affaire me convient, j’accepte.

Un instant le regard d’Ikaraïnilo se fixa sur l’Européen.

– Tu acceptes ?

– Oui, aux mêmes conditions. Partage par moitié des bénéfices. Grâce à ta situation, tu fournis les meilleurs clients, tu me protèges au besoin.

– Oseras-tu commettre le sacrilège ?

– Tiens ! Bon pour les esprits faibles d’hésiter. Les morts n’ont besoin de rien, et les vivants doivent lutter pour la vie.

– Alors tu veux remplacer Djazil ?

– Oui.


Le Malgache sembla réfléchir. On eut dit qu’il hésitait encore. Pourtant il se décida :

– Écoute.

– Je ne demande pas mieux, cela me reposera de parler.

– Notre association commence dès ce moment.

– Adjugé !

– Mais je veux te voir à l’œuvre.

– Le plus tôt sera le mieux.

– J’ai un prêt à deux jours de marche, à Port-Louquez, sur les bords de la rivière Andrezijama. Veux-tu partir avec moi ce soir ?

– Je serai revenu pour l’arrivée du prochain paquebot ?

– Sûrement.

– Car tu le sais, je dois livrer au gouverneur des criminels venant de France.

– Je le sais.

– Partons donc. Puis ma tâche remplie ici, je te rejoindrai à Antananarivo.

Le général de la léproserie se leva.

– À ce soir.

– À ce soir.

– Nous voyagerons par mer en suivant la côte. Mon boutre attendra à la pointe Diego.

De nouveau les dignes associés se serrèrent la main, et Canetègne, se frottant les paumes, reconduisit jusqu’à la porte extérieure le seigneur Ikaraïnilo.

Comme l’Avignonnais l’avait écrit à Mlle Doctrovée, sa rencontre avec Djazil était heureuse. L’ex-associé du Hova, après avoir visité ses propriétés des Comores, s’était embarqué sur le même steamer que le négociant ; car la course du navire se terminait à Sainte-Marie de Madagascar, où il se rendait pour ses propres affaires.

Le loup sent le loup, le vautour appelle le vautour. Avant même de s’être adressé la parole, Canetègne et Djazil s’étaient reconnus. Ils différaient de couleur, de coutumes, de langage ; mais ils étaient confrères en affaires louches. L’intimité s’établit vite, et la conversation qui précède en a fait concevoir les bienfaisants résultats.

À la nuit, l’Avignonnais quitta sa demeure, traversa les rues endormies d’Antsirane et, longeant le bord de la mer, contourna le cap Diego. À la pointe du promontoire une pirogue l’attendait. Elle le conduisit à bord du boutre du général Ikaraïnilo.

Le navire, tanguant lourdement sous sa voilure, se mit en marche. On fit une station assez longue, le lendemain, dans la rade d’Ambavarano ; et le second jour, vers deux heures, le boutre jeta l’ancre à Port-Louquez. Ikaraïnilo chargea l’Avignonnais d’un sac de toile contenant une pioche et une bêche démontées. C’étaient les armes du fossoyeur.

Sur le rivage, une vingtaine de volontaires sakalaves, garnison de la ville, commandés par un sous-officier d’infanterie de marine, se tenaient sur deux rangs, l’arme au pied.

– Que font-ils ? demanda Canetègne en prenant place dans la pirogue avec le général.

– Ils s’apprêtent à me rendre les honneurs.

– À vous ?

– Sans doute. La flamme blanche à cercle bleu qui flotte au mât du boutre indique ma qualité ; il est d’usage que vos soldats nous reçoivent comme leurs officiers, et alors…

– Je comprends.

En effet, quand les voyageurs débarquèrent, les sakalaves présentèrent les armes, tandis qu’un mauvais clairon sonnait aux champs. Puis le sous-officier s’avança vers Ikaraïnilo, et lui demanda s’il désirait être escorté pendant son séjour à terre.

À la grande surprise du négociant, le général répondit affirmativement. Aussitôt dix soldats se détachèrent et le suivirent, tandis que l’autre moitié de la garnison regagnait les baraquements, pompeusement décorés du nom de casernes.

– Pourquoi t’être embarrassé de ces hommes ? grommela l’Avignonnais.

– Pour n’être pas détroussé par des rôdeurs. Les populations sont très hostiles aux Hovas qui les ont vaincues.

– Oui, mais pour notre affaire ?

– Eh bien ?

– Les Sakalaves nous gêneront.

– Du tout, ils nous aideront.

– Eux ? Tu veux leur confier… ?

– Rien du tout. Seulement, écoute. L’endroit où l’on a enterré notre client est à deux heures de marche de la côte. C’est un bois de ravenalas et de fougères arborescentes. L’escorte montera la garde autour ; comme cela nous ne serons pas dérangés.

– Mais que leur diras-tu ?

– Que je vais saluer la tombe d’un frère.

Canetègne fit la grimace. Au fond, il aurait préféré moins nombreuse compagnie, mais il était trop tard pour discuter. Il se résigna.

Comme son associé, il se rendit chez les parents du mort, leurs débiteurs ! Ceux-ci parurent reconnaissants de la visite, et selon l’usage du pays, convièrent les voyageurs à venir insulter la veuve du défunt.

Dans une case isolée la malheureuse était enfermée, revêtue de ses plus beaux atours. L’akantzou de soie brodée, sorte de veston court, le lamba de même étoffe, les gorgerins, les bracelets contrastaient avec sa tignasse ébouriffée, ses joues tachées de meurtrissures. Elle frissonna en entendant les visiteurs.

Il y avait de quoi. Chacun à son tour lui administra un soufflet. Pour ne pas se faire remarquer, Canetègne frappa aussi fort que les autres ; puis la bande se retira en insultant la pauvre créature.

– C’est ainsi que l’on traite les veuves à Madagascar ? interrogea l’Avignonnais.

– Sans doute.

– C’est pour leur faire regretter leur mari ?

– Non, pour marquer que la femme est l’être pernicieux qui abrège les jours de l’homme. Ainsi elle porte le deuil pendant des semaines, des mois, parfois des années. Après quoi les parents prononcent le divorce, afin qu’elle n’ait plus rien de commun avec le trépassé.

Le négociant murmura :

– À leur place je ne me marierais pas.

– Personne ne les y contraint, répliqua Ikaraïnilo. Jusqu’au jour où il lui plaît de se choisir un maître, la jeune fille malgache est aussi libre que les jeunes hommes. Si elle se marie, c’est que la liberté lui pèse, voilà tout.

Avec de grandes démonstrations les visiteurs prirent congé de la famille en larmes, et reprirent ostensiblement le chemin de Port-Louquez. Mais lorsque le village eut disparu à leurs yeux, le Hova donna un ordre, et la petite troupe, obliquant à droite, suivit une sente difficile qui serpentait au flanc d’un massif rocheux.

Des lianes aux fleurs rouges, dont la corolle mesurait au moins vingt centimètres de diamètre, poussaient dans les interstices et se déroulaient sur les parois de granit. Canetègne allongea la main pour cueillir un de ces superbes calices rubescents, mais un Sakalave lui saisit le poignet et le repoussa en arrière avec ce mot :

– Freadilavar !

Étonné, le négociant l’interrogea du regard.

– La plante-tonnerre, expliqua Ikaraïnilo. Quand on la touche, on ressent une commotion électrique quelquefois assez forte pour déterminer la mort.

– Bigre ! fit le commissionnaire en s’écartant prudemment des lianes.

– Dans la saison sèche, continua le général, la freadilavar jaunit, s’étiole. On peut alors en faire la récolte. Elle sert à combattre la fièvre sous forme d’infusion.

– Une infusion de tonnerre ! Merci, je préfère la bourrache.

À l’horizon le soleil était près de disparaître.

Le crépuscule n’existant pas dans les contrées intertropicales, la nuit allait venir dans quelques minutes.

– On n’y verra plus, et on risquera de frôler une de vos satanées plantes, grommela le négociant.

– Nous sommes arrivés, répondit le Hova.

Le sentier débouchait sur un plateau boisé. Des fougères lançaient à sept ou huit mètres de haut leurs panaches verts découpés en dentelle ; des ravenalas aux larges feuilles, dont les naturels tirent leurs toitures et leur vaisselle, s’étalaient en parasols sombres supportés par des troncs trapus. Sur le sol une herbe courte, épaisse, raide, s’écrasait sous les pieds avec un claquement sec.

– Destre malo ! ordonna le général.

L’escorte fit halte. Puis après un colloque rapide avec Ikaraïnilo, l’un des Malgaches prit le commandement, et les soldats, se déployant en tirailleurs, disparurent dans le fourré.

– Maintenant, fit le Hova, à l’ouvrage, mousié Canetègne.

Et désignant un arbre voisin :

– Notre client dort sous son ombre.

Le négociant ne put se défendre d’un frisson. Il allait débuter dans la carrière de violateur de sépultures. Si peu chargé de scrupules qu’il fût, il se sentit mal à l’aise. Mais le général le regardait. Il fallait faire bonne contenance. Et puis l’appât du gain facile l’encourageait.

– Allons, dit-il.

Il se débarrassa du sac de toile qu’il portait en bandoulière depuis son départ du boutre, et en tira la bêche démontée. Il ajusta manche et fer, puis marcha vers l’arbre indiqué. Comme pour faciliter sa tâche, la lune remplaçait le soleil éteint, et glissait à travers les branches des rayons argentés.

Légèrement oppressé, Canetègne commença à creuser la terre. Bien qu’elle eût été fraîchement remuée, elle lui semblait lourde à retourner. Ses bras engourdis par l’appréhension ne donnaient pas l’effort dont ils étaient capables. Le Hova regardait impassible, les traits contractés par un ironique sourire.

Ce fut un coup de fouet pour son associé. Brusquement il retrouva le calme ; l’anxiété dont il était étreint s’évanouit, et il attaqua sa besogne avec une sorte de rage.

En peu d’instants un trou profond d’un pied, long de deux mètres se creusa devant lui. Un choc sonore le fit tressaillir. La bêche avait heurté le cercueil. Bientôt celui-ci fut dégagé.

– Assez, commanda Ikaraïnilo. Décloue le couvercle.

Sans hésitation maintenant, le commissionnaire glissa son couteau entre les planches. Une pesée les écarta. Par l’ouverture il introduisit la bêche, et grâce à ce levier improvisé la partie supérieure de la bière se souleva lentement.

Une odeur âcre saisit le négociant aux narines. Les aromates, dont le cadavre était enduit, dégageaient leur senteur pénétrante. Mais il n’interrompit pas son travail. Un dernier effort et le couvercle joua sur ses charnières, découvrant le mort enroulé dans un pagne de lin.

La lune frappait en plein son visage bronzé, lui prêtant un caractère presque surnaturel. On eût dit une de ces apparitions étranges que relatent les légendes. Et de fait, ces deux hommes penchés sur la fosse violée, face à face avec le malheureux dont ils troublaient le dernier sommeil, formaient un tableau terrifiant.

– À sa droite, au fond. L’argent est dans un sac de peau.

Prononcés presque à voix basse par le Hova, ces mots sonnèrent lugubrement. Canetègne promena autour de lui un regard effaré. Il lui semblait que, sur l’aile du vent, le son s’éloignait grossissant toujours, allant porter au loin la nouvelle du crime.

– À droite, au fond, répéta le général.

Les lèvres serrées, le cœur tournant follement dans sa poitrine, l’Avignonnais se pencha ; sa main frôla le corps. Il laissa échapper un gémissement épouvanté. Pour un peu il se serait relevé et à toutes jambes aurait fui.

– Eh bien ? demanda Ikaraïnilo.

Le négociant tendit ses nerfs, honteux de son trouble. Il empoigna la sacoche de cuir et la tendit à son complice. Puis il rabattit le couvercle et se mit en devoir de combler le trou. Mais soudain il resta immobile, comme pétrifié.

Un faible cri avait retenti auprès de lui.

– C’est le mort, bégaya-t-il, le mort qui se plaint.

– Quelqu’un nous épiait ! gronda le général.

– Quelqu’un ?

– Oui. N’avez-vous pas entendu ? Et tenez, il s’éloigne, emportant notre secret.

Un bruit de branches brisées arrivait aux deux hommes.

– Il faut empêcher ce curieux de nous trahir.

D’un bond le Malgache gagna le fourré, et après un long cri d’appel, il s’élança à la poursuite de l’ennemi inconnu qu’il venait de dépister.

Une seconde Canetègne hésita sur la conduite à tenir. La crainte de rester seul l’emporta. Abandonnant ses outils, il suivit son associé.



Du reste, la poursuite était aisée. L’espion, si c’était un espion, devait être embarrassé ; car il se frayait bruyamment un chemin à travers les arbustes.

Un cri résonna dans la nuit, aigu, éperdu, cri de femme apeurée. Des exclamations gutturales répondirent, suivies d’un bruit de lutte. Les poursuivants s’arrêtèrent. Puis d’une allure plus lente, évitant de froisser les feuillages, ils rampèrent vers l’endroit où des voix confuses s’élevaient.

Bientôt ils atteignirent la lisière d’une clairière que la lune inondait de clarté. Leur escorte était réunie en cet endroit. Des soldats achevaient de garrotter des prisonniers : deux hommes et une femme. D’autres entravaient un mulet portant une selle grossière.

D’un coup d’œil le Hova se rendit compte de la situation, et entra dans l’espace éclairé. Canetègne l’imita. Aussitôt le chef du détachement vint à eux. Avec de grands gestes il leur expliqua ce qui venait de se passer : les Sakalaves étendus sur l’herbe, dormant pour la plupart ; la brusque irruption des étrangers, leur attitude belliqueuse. Heureusement le mulet sur lequel était juchée la femme avait buté ; il était tombé sur les genoux, et tandis que les hommes s’efforçaient de le relever, on avait pu les entourer et s’en rendre maître. En terminant, le Malgache déclara que c’étaient des gens d’Europe.

– Des gens d’Europe ? redit l’Avignonnais.

Le général fronça le sourcil. Des Européens connaissaient son secret. Seul avec eux en cet endroit, il eût chargé son poignard de le garantir contre toute révélation dangereuse.

La présence des soldats le gênait. Alliés des Français, ils n’eussent pas empêché le crime, mais ils le publieraient ensuite ; et alors il serait nécessaire d’entrer dans des explications qui ne satisferaient sûrement pas tout le monde.

Des réflexions du même genre tracassaient le négociant. Sans avoir conscience de son mouvement, il se rapprochait peu à peu du groupe formé par les captifs. Il les dévorait du regard. Soudain il se passa la main sur les yeux :

– Je rêve, dit-il.

Il fit encore un pas, regarda de nouveau. Un hurlement de triomphe s’échappa de ses lèvres, et appelant le général stupéfait :

– Les criminels que j’attendais ! cria-t-il.

Ceux qu’il désignait ainsi s’étaient retournés.

– Monsieur Canetègne ? firent-ils d’une seule voix.

– Lui-même, qui vous tient, mademoiselle Yvonne Ribor ; qui vous tient aussi, messieurs Marcel Dalvan et Claude Bérard.

C’étaient en effet les fugitifs que le hasard venait de jeter dans les griffes de leurs ennemis.

– La Providence nous abandonne ! gémit Yvonne.

Elle regardait Claude, semblant attendre de lui un expédient, un moyen d’échapper à la fatalité. Le « Marsouin » secoua la tête avec découragement, et ce fut Simplet qui répondit à la jeune fille :

– Tu voudrais bien être libre ?

– Cette question ?

– Tu le seras dans cinq minutes.

– Ne plaisante pas.

– Je suis très sérieux. M. Canetègne nous arrête, il est tout naturel qu’il nous remette en liberté.

Et avec l’expression narquoise qui lui était habituelle :

– Monsieur Canetègne, appela-t-il.

– Hein ? fit le négociant, qui parlait avec animation à son associé.

– Venez donc, j’ai à vous dire deux mots.

– Tout à l’heure, quand j’aurai le temps.

– Non, tout de suite… Si vous refusez, je prie mon ami Claude, qui a été en garnison à Madagascar et écorche le malgache tout comme un autre, de narrer notre rencontre sous un ravenala.

– Je suis à vous, exclama l’Avignonnais.

Et, d’un pas pressé, il courut vers les prisonniers.

– Là, plaisanta Marcel. Tu vois bien, petite sœur, il fait déjà des concessions.




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