Patrick Micheletti



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L’assistante me posa un garrot sur le biceps gauche. Bien serré.

- Je vais vous demander de faire un petit exercice d’hyperventilation, reprit le médecin, vous savez ce que c’est ?

Si je savais ? J’étais en train de m’évertuer à faire le contraire !

- Respirez rapidement, par la bouche, insista-t-il, voilà, comme ça, plus vite.

- Vous savez, je ne me sens pas très bien quand je fais ça...

- Je sais, mais c’est nécessaire pour l’examen, allez y, ne vous inquiétez pas...

Ah bon... Parce que j’avais l’air de m’inquiéter ?

Le garrot me serrait de plus en plus fort. Je sentais mon bras s’ankyloser, et ma main se remit à trembler... Il fallait que je pense à quelque chose d’agréable... La dernière fois que j’avais fait l’amour... Voyons voir... Non. Mauvaise pioche. Les dernières vacances ? A La Bourboule avec mes parents. Laisse tomber. Le dernier Hugh Grant ? Niais. La dernière bonne bouffe avec les copines ? Un mois déjà ! A l’Avant-Goût... Vouais ! Je m’en suis mis jusque là du ragoût de cochon aux épices ! C’est bon quand il fait froid, avec un petit verre de Corbières pour faire passer. Et même pas mal !

J’ai essayé d’accélérer ma respiration, en me disant que comme ça, ça se terminerait peut-être plus vite, mais ça ne me réussissait pas... J’avais la bouche grande ouverte, comme une vieille carpe hallucinée... L’assistante se pencha vers moi et me demanda de respirer plus vite, avec la bouche ! J’ai eu envie de cracher, et j’ai pensé : « Mais je ne fais que ça, conasse ! » et je l’ai pensé si fort qu’elle a du se douter de quelque chose, parce qu’elle m’a jeté un regard soupçonneux très désagréable... J’avais lu quelque part que le meilleur moyen de résister à la torture, c’était de se mettre en colère contre ses bourreaux. La rage, la colère, la furie, la haine, tout cela rendait la douleur moins insupportable.

Délirais-je ?

Au bout de trente secondes, mes tempes se sont mises à chauffer. J’ai senti que je partais dans les vaps.

- Docteur, j’ai la tête qui tourne...

- Encore un petit peu, s’il vous plaît.

Négatif. Ca ne me plaît pas.

Trois secondes plus tard, les murs, la table et le plafond se sont mis à basculer. Je respirais très vite, je m’en rendais compte, mais je ne le faisais plus exprès. Je me sentais comme le plongeur japonais dans le Grand Bleu, celui qui tombe dans les pommes juste avant sa tentative, pendant une séance d’hyperventilation. Maintenant, je comprenais pourquoi cette séquence m’avait impressionnée. Ne pas penser au Grand Bleu. Penser à un petit Schtroumpf.

Je vais tomber dans les pommes, mois aussi, me dis-je, comme ça, ils verront que ce n’est pas du cinéma...

J’ai répété : « Je ne me sens pas bien... », puis j’ai voulu me lever, mais mon bras restait collé à la table. J’étais complètement tétanisée du côté gauche. C’est le cas de le dire...

Je devais avoir l’air pitoyable, parce que le toubib eût pitié de moi.

- C’est bien, mademoiselle, nous allons arrêter là.

Trop tard. Quand la machine à spasmophiler s’emballe, on a beau couiner : c’est comment qu’on freine, elle ne vous écoute pas…

C’est comme pour un bateau lancé à pleine vitesse. Pas moyen de piler. Je tremblais comme une feuille, je ne pouvais plus fermer la bouche, et j’avalais de l’air à la cadence d’un petit caniche essoufflé.

- Décontractez-vous, reprit-il, en se tripotant le sismographe, vous pouvez respirer lentement, maintenant.

J’voudrais bien, mais j’peux point... Toutes ces chansons qui me revenaient dans la tête. Je suis cinglée… J’ai envie de vomir.

L’assistante a retiré le garrot, puis l’aiguille, sans ménagement. Il n’y avait aucune raison de me ménager, je m’étais mise minable, pour pas changer... Une petite goutte de sang perlait à la place où était l’aiguille. J’ai eu droit au coton imbibé d’alcool, puis au sparadrap. Ca semblait aller mieux, et puis j’ai commencé à sentir des fourmillements...

Une ribambelle de fourmis rouges qui remontait le long de mon bras, jusqu’à l’épaule. Des marabunta. Les pires.

Ca arrive lorsque l’on reste longtemps dans une mauvaise posture, et que l’on se retrouve avec un bras ou une jambe endormie. C’était pareil, mais à la puissance dix.

J’ai essayé de secouer mon bras, pour faire tomber les fourmis, mais je ne parvenais pas à le bouger.

- Venez, mademoiselle.

Nous avons laissé la mère fouettard à ses infâmes occupations, et fait le chemin du retour vers le cabinet de consultation. Lui avec ses feuillets couverts de tracés, et moi comme ivre, avec mon bras collé contre mon ventre.

Je me sentis mieux, une fois assise, à distance respectable des aiguilles.

- Ne vous inquiétez pas, fit-il, les fourmillements vont passer très vite.

Cette fois, c’était vrai.

Il examina le tracé sismique avec des hochements de tête intraduisibles.

- Venez voir, mademoiselle.

Je me suis approchée.

- Voyez : Ca c’est votre tracé, et ça, c’est un électromyogramme normal.

Bigre... Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’y avait pas photo... Le tracé dit « normal » était régulier, souvent raplapla, avec quelques petits pics anodins, par-ci par-là, alors que le mien ressemblait à un tremblement de terre californien. Il y avait donc bien un dérèglement identifiable dans mon organisme... A la limite, ça me rassurait. Pour la première fois depuis quatre ans, un examen clinique affichait clairement du désordre. Cela voulait dire qu’il y avait quelque chose à soigner...

Ouf...


Il était question de triplets, de quadruplets, de multiplets, et d’autres choses aussi, j’ai oublié... Certes j’avais transpiré à grosses gouttes, mais le résultat était là ! J’étais capable de produire à la demande de magnifiques signes extérieurs d’hyperexcitabilité neuromusculaire... Tout de même, c’était curieux... Je ne me sentais pas le moins du monde hyperexcitée, je persiste et signe, plutôt l’inverse, placide et pas du tout soupe au lait...

Le neurologue s’approcha de moi, et me demanda de me lever. Je savais ce qu’il allait faire, une bonne demi-douzaine de ses confrères l’avaient déjà fait avant lui…

Il me tapota la joue gauche avec son index, en murmurant : « Ah, oui... Ah, oui, effectivement... » exactement comme le gentil barbu qui avait tapoté mon tableau de bord sur la nationale 7, avant de mettre le nez sous mon capot, si j’ose m’exprimer ainsi...

Comme il ne me donnait aucun indice, je me risquai à une question :

- Est-ce que... Est-ce que ça se soigne ?...

- Mais bien sûr, mademoiselle... C’est très bénin, ne vous inquiétez pas... Vous n’avez rien, rien du tout ! Il y a une bonne part d’anxiété là-dedans, hein ?...

J’ai opiné. Que voulez vous répondre à ça ?...

Il a commencé à gribouiller son ordonnance.

- Vous allez suivre ce traitement, et dans trois mois, il n’y paraîtra plus. Revenez me voir en cas de problèmes, hein ? Six cent cinquante francs, merci. Au revoir mademoiselle. Pouvez vous dire à la personne suivante d’entrer, s’il vous plaît...

Comment ça en cas de problèmes ?…

Je suis partie avec mon ordonnance, ma courbe sismique et mon bras gauche endolori. J’ai suivi scrupuleusement le traitement pendant quatre mois, et cela m’a fait exactement comme un cataplasme sur une jambe de bois.

C’était l’année dernière.


Au fait, je ne vous ai pas dit ? Le barbu, sur la nationale 7, ce n’était pas monsieur Chvostek.

Chapitre 2

Avant de rencontrer ce neurologue qui faisait autorité, j’avais erré.

J’avais erré aussi après, faut bien l’avouer, mais j’y reviendrai.

Tout au début, après ma première crise, j’avais d’abord consulté un généraliste, le plus proche de chez moi, n’ayant pas de véritable médecin traitant.

Je me souviens être entrée dans la salle d’attente, alors qu’ il n’y avait plus de siège pour s’asseoir. J’ai dit bonjour, et j’ai compté les gens : Sept femmes, deux hommes, une petite fille, un bébé, et moi, qui restait debout dans l’encadrement de la porte, en attendant qu’une place se libère.

Une jeune femme donnait ostensiblement le sein à son bébé, sous l’œil intéressé des deux messieurs, comme ça, par-dessus le Nouvel Obs, l’air de pas y toucher...

Tranquille le bébé ! Il avalait de grandes goulées de calcium et de magnésium, sans se douter une seconde que cela allait donner des fourmis dans les doigts à sa pauvre mère...

A côté d’elle, une jeune fille ronde et blonde se rongeait nerveusement les ongles en écoutant son walkman. Elle agitait la tête avec des mouvements convulsifs, sur une rythmique connue d’elle seule. Une dame âgée se leva, passa devant moi pour sortir, avec un sourire triste. On ne la revit plus.

Au bout de quelques minutes, je fus tentée de piquer la place, mais c’était gênant... si elle revenait...

Et puis le temps passa si bien qu’au bout d’un moment le besoin de s’asseoir se fit de plus en plus pressant dans mes jambes.

La salle d’attente étant contiguë au cabinet du médecin, on percevait le murmure de la conversation, mais sans comprendre, à cause des violons de France-Musique, en fond sonore. Toujours est-il que ça s’éternisait, là dedans... Un flot continu de paroles que le médecin tentait d’endiguer par des « bien sûr, bien sûr... » lâchés à intervalles réguliers. Il avait l’habitude, le bougre, évidemment... Et la manière de couper court, à la fin, sans se mettre à dos la clientèle.

Au moment où je m’y attendais le moins, un des deux hommes se leva et me proposa sa place. Je refusai poliment, vu qu’il avait pas l’air dans son assiette, mais il insista, en me disant que de toutes façons, ça allait être son tour.

Une fois assise, je pus mieux détailler le vase Chinois posé sur la table basse. Il y avait plein de petits personnages dessinés dessus, des personnages assis au bord d’un étang, dans un jardin. Ca m’a fait penser à la chanson des « Elles », où on voit les minuscules chinois descendre du vase et partouzer gaiement sur la moquette. Le Kama-Sutra dimension Playmobil... Ca me fit pouffer de rire, et les autres me regardèrent avec un drôle d’air.  Elle vient consulter pour la tête, celle là, devaient-ils penser…

C’est à ce moment là que le bébé fit son rôt, ce qui détendit bien l’atmosphère.

Une dame entre deux âges avait gardé son grand manteau noir et son chapeau, prête à bondir, au cas où on aurait crié : « Au feu ! ». Elle feuilletait à toute vitesse un numéro de l’Express probablement récupéré dans les poubelles de l’homme de Cro-Magnon, aux Eyzies. Ca faisait comme une boule de papier froissé entre ses mains, comme quand les araignées enveloppent leurs proies dans un cocon de soie, pour les mettre au garde-manger. J’avais vu ça dans un documentaire poignant sur les veuves noires. A la fin des fins, elle posa ce qui restait du magazine sur la table, en prit un autre, et recommença à tisser sa pelote.

On entendit des bruits de porte, et le médecin fit son apparition. Indémodable. Je ne le voyais pas souvent, mais il ne changeait jamais. Visage jeune et buriné, bonjour bonjour, le sourire éclatant et l’œil interrogateur derrière ses petites lunettes. Il pétait la forme le salaud ! Vous me direz, c’est normal pour un médecin. Il se soigne. Le problème, c’est pour les patients... Se présenter mal en point devant un oiseau pareil, ça vous rend malade encore plus, à cause du contraste... On a envie de lui dire : « Docteur, vous savez, je ne demande pas grand’chose... Je voudrais juste être comme vous... » C’est tellement compliqué ? Il y arrive bien, lui ?

Un couple se leva. Ah ! un client de moins que prévu, donc. Et c’était reparti pour un bon quart d’heure.

Je pris un Pim’s dans ma poche, parce que je sentais que j’avais besoin de sucre. La petite fille en face me regarda fixement, puis murmura quelque chose à l’oreille de sa mère. Je crus bien faire en proposant un gâteau au chocolat, mais la mère refusa, avec un petit air pincé désagréable.

Qu’est ce qu’elle a celle là ? Elle a peur que je refile de l’Anthrax à sa progéniture ? ils sont très corrects, mes gâteaux... J’ai haussé les épaules, j’ai adressé une petite moue désolée à la fillette, et j’ai croqué le Pim’s odieusement. Tant pis. C’était le dernier.

Puis mon tour vint.

- Bonjour Isabelle, mais dites-moi, ça fait un moment que l’on ne s’est pas vus...

Il commença à tapoter sur le clavier de son micro.

- Ah, oui, voilà, presque un an, dites donc, quelle santé !

- Oui, fis-je, mais ça ne durera peut-être pas toujours...

- Allez ! Qu’est ce que vous me racontez... Vous êtes en pleine forme ! Regardez moi, à côté de vous, j’ai l’air d’un vieillard, hein, dites moi ?...

Ah le salaud !

- Mais dites-moi, continua-t-il, qu’est-ce donc qui vous amène ?

Je me souvenais maintenant… Son tic verbal du « dites-moi… »

J’attendais la question, mais je ne savais pas par quel bout commencer. J’aurais dû préparer ma réponse... Noter sur un papier, pour ne rien oublier... C’était brouillon dans ma tête...

- Voilà, commençais-je, je ne me sens pas très bien, depuis deux semaines. J’ai attendu un peu, je pensais que c’était de la fatigue, ou du stress, mais ça ne passe pas... En fait, ça ne va pas en s’arrangeant...

- Dites-moi, plus précisément, vous êtes fatiguée ? Sous pression au boulot ? un coup de pompe ?

- C’est-à-dire que j’ai eu comme un malaise en voiture, il y a quinze jours, j’ai dû m’arrêter dans une station service, je ne pouvais plus conduire, j’avais des vertiges et des palpitations, je tremblais comme une feuille, ça ne m’était jamais arrivé... J’ai eu très peur, j’ai cru que j’avais un malaise cardiaque, j’ai cru que j’allais mourir...

- Mourir... Hou là... On ne meurt pas comme ça aussi facilement dans sa voiture, vous savez... C’est plus compliqué que ça, la mort... Mais dites-moi, vous n’avez pas perdu connaissance ?

- Heu, non, je ne crois pas... Je ne sais plus très bien... J’avais l’impression de tomber dans les pommes, mais ça n’est pas arrivé...

- D’accord. Mais dites-moi, vous avez ressenti ces symptômes les jours suivants ?

- Oui. J’ai commencé à mal dormir, je n’arrive pas à m’endormir, ou alors, je me réveille deux ou trois fois dans la nuit, à cause des cauchemars, et je suis complètement crevée le matin. En fait, ça va plutôt mieux l’après-midi, ou le soir. J’ai des crampes dans les mollets, mes muscles arrêtent pas se sautiller, et puis cette sensation de vertige, d’instabilité, en marchant, comme si le sol se dérobait sous mes pieds... J’ai mal dans la nuque, des craquements dans les oreilles, des bouffées de chaleur, aussi, et ces palpitations, mon cœur, il me manque des battements... Cette impression d’être au bord du malaise, ce poids qui m’écrase... J’ai peut être un problème cardiaque, ou autre chose, un virus qui est en train de dérégler mon organisme... Peut-être que ça vient du ventre ?…

- Rien d’autre ?…

- Si… Enfin, je ne sais pas… Je crois que j’ai un problème avec l’eau…

- Avec l’eau…

- C’est difficile à expliquer… Une inquiétude… Une sorte d’appréhension… La peur de me noyer, d’être engloutie dans un gouffre sans fond… Ce n’est pas nouveau, mais je cois que ça ne va pas en s’arrangeant…

- Vous êtes sûre que c’est tout ?

Si c’est tout ? Je ne sais pas... J’ai dû en oublier... J’ai peut-être oublié le plus important... Bon sang, pourquoi est-ce que je n’ai pas tout noté sur un papier ! Ca va me revenir... Est-ce qu’il m’avait bien écoutée, au moins ? J’ai répondu « Oui, je crois... » C’était confus dans ma tête, j’étais vraiment à côté de mes pompes. Au moins, je m’en rendais compte…

- Dites-moi, continua-t-il, vous ne seriez pas un peu stressée, en ce moment ? Vous avez des soucis particuliers ? Professionnels, ou personnels ?

Des soucis ? Pourquoi cette question ? Attention à ce que tu vas dire, ma fille, C’est gros comme une maison... Il va conclure que tout ça c’est dans ma tête, qu’il faut que je prenne du repos, du recul, que je me change les idées, que je fasse du sport... Voyons... Non, pas de problèmes... Pas plus que n’importe qui... Plutôt un bon job, de bonnes copines, du fric, un chouette appartement...

Comme la réponse ne venait pas, il prolongea la question, en plus perfide...

- Non ? rien de particulier ? Dites-moi... Vous vivez toujours seule ?

Et vlan ! Fallait s’y attendre... Une femme de vingt-six ans qui vit seule, forcément, ça intrigue. Ca la perturbe, la pauvrette, et ça explique tout. Pas la peine de chercher de midi à quatorze heures, elle est en manque affectif, que dis-je affectif, sexuel, n’ayons pas peur des mots, et tutti quanti... Et puis, ça commence à ne plus être dans la norme, il est plus que temps, non ? Ca cache sûrement quelque chose… Il y a un problème quelque part, sinon la situation ne serait pas ce qu’elle est...

- Pas toujours seule, j’ai répondu.

Il a dû percevoir un léger agacement, parce qu’il n’a pas insisté.

- Je ne voudrais pas être indiscret, précisa-t-il, mais parfois, des moments difficiles, le stress, la solitude, cela peut provoquer de petits troubles névrotiques...

Névrotiques ? Nerveux, il veut dire ? Un synonyme de Foldingue, ou quelque chose d’approchant ? Faudra que je vérifie dans le dictionnaire. Névrotique. C’est noté.

- Bon, fit-il en se levant, on va regarder ça... Enlevez votre chemisier, s’il vous plaît.

L’examen dura trois minutes. Pile poil. J’avais rien au cœur. Pas la plus petite palpitation palpitante. Je m’excuse, je ne peux pas les produire à volonté. Je sais, c’est décevant, il faudra que je m’entraîne, mais pour l’instant, je ne peux pas... En langage médical, on appelle cela des extrasystoles, paraît-il. Extra. J’étais pas venue pour rien, parce que pour le reste : Le bide total. Rien au poumon, rien au foie, rien aux dents, rien dans la tête, mais ça, je le savais déjà, rien aux oreilles, je tiens debout pieds joints en fermant les yeux, pas longtemps, mais je tiens, je fume pas, je bois pas, pas trop, peu de café, plus du tout d’ailleurs, du thé ? Non, merci, pas de thé non plus. Pas de tension. Ni trop ni trop peu. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai horreur que l’on me prenne la tension…

- Tranquillisez-vous, mademoiselle, vous n’avez rien, vraiment rien, pesez-vous, hou là là… respirez fort, tirez la langue, voilà, un peu de surmenage, peut-être, et encore...

Il me demanda de me rhabiller, puis se ravisa, comme s’il avait oublié quelque chose.

- Attendez, juste une seconde...

Il s’approcha de moi, l’index levé, et me tapota la joue gauche en commentant son geste avec des : « Ah oui, oui, effectivement, oui... » Jamais un médecin ne m’avait fait cette chose incongrue... Que pouvaient signifier ces hochements de tête et ces approbations ? J’avais quelque chose à la fin, tout de même... Pourquoi ne disait-il plus rien ? J’étais à cent lieues de me douter que ce petit geste anodin allait marquer de son empreinte tout le reste de mon existence... Sur le moment, j’avais d’autres préoccupations. Une idée fixe. Je voulais absolument qu’il m’envoie passer un électrocardiogramme... J’ai dû insister.

- On va le faire, on va le faire, mais c’est vraiment pour vous rassurer, parce que je vous garantis que vous n’avez rien au cœur, j’en suis convaincu... vous allez faire une analyse de sang également, comme ça, nous aurons fait le tour du problème. Et puis, je vais vous donner une petite cure de calcium et magnésium, pendant trois mois. Il y a peut-être une petite carence de ce côté là. Evitez le café et l’alcool pendant quelques temps, faites un peu de sport, hein, de la marche, plutôt, ou de la natation, pas de stress, et ça va aller mieux rapidement, vous verrez. On se reverra dans deux mois pour faire le point, hein ? Ou disons dans un mois, si ça ne va pas mieux...

Ah bon ? De la natation ? Dans de l’eau ? Ca va aller mieux ou ça ne va pas aller mieux ? Il a pas l’air très sûr le monsieur...

Je n’étais pas très sûre non plus, mais je me sentis tout de même mieux en sortant du cabinet de consultation. Rien que le fait d’en parler, d’être écoutée par un médecin, cela m’avait soulagée. Et puis après tout, une bonne recharge de calcium et de magnésium, ça ne peut pas faire de mal, non ? Si ?

C’est moi qui reprendrai le dessus. Tout redeviendra comme avant. Comme avant...

Chapitre 3

Pas si simple de faire du sport dans Paris, surtout l’hiver…

Comme mon appartement était tout proche de la piscine de la butte aux cailles, j’ai pris sur moi, comme on dit si bien, et je me suis mise à la natation. A l’aquagym. J’avais quelques problèmes de cohabitation avec l’élément liquide, mais j’avais rencontré plein de copines, et entre copines de l’aquagym, nous avions pour habitude de nous retrouver pour un petit brunch réparateur, vers douze heures trente, une fois par semaine, juste après la séance de piscine. C’était le moment de l’aquagym que je préférais.

Chacune son tour, selon un rituel et un planning bien établis, nous préparions avec entrain les canapés au saumon, au roquefort, au jambon, les sandwiches, les salades, et les boissons diverses. Un demi-verre d’alcool suffisait pour déclencher les vannes et les fous rires, et si l’ambiance était bonne, les plus accros restaient le soir, pour terminer les restes, ou se payer une toile.

C’était la semaine sainte. Les rameaux, la résurrection de la chair, alléluia !

Malgré les vacances de Pâques, Christiane avait insisté lourdement pour maintenir le brunch prévu chez elle.

Ca ne se présentait pas bien. La plupart des filles étaient en vacances, ou pas dispos, il ne restait que Véronique, Christiane, et moi et moi...

- On complétera avec quelques hommes, fit Christiane avec un clin d’œil qui ne lui allait pas du tout, hein ? On peut, pour une fois...

Quelques hommes ? Elle veut louer des Chippendales ? Il y en avait bien deux, des hommes, à l’aquagym, on n’est pas racistes, mais manifestement, ils n’étaient là que pour mater, ou tâter le terrain, et pas seulement le terrain, d’ailleurs, dans les exercices à deux... Et puis de toutes façons, les hommes étaient interdits de séjour aux brunches. Ca ne se discutait même pas. Ca n’avait pas de sens. C’était notre planète à nous, rien qu’à nous. On pouvait se lâcher, délirer, tchatcher, pouffer, se faire des bisous, essayer nos jupes et se maquiller les yeux, sans se soucier d’avoir l’air cruches, sans sentir peser sur nous le regard condescendant de ces messieurs, sans craindre leurs sourires narquois ou leurs remarques sur nos derrières... Tchao les mecs ! D’ailleurs une fois, Astrid avait voulu venir avec son prétendant. Elle voulait absolument qu’on le voie ! Une idée fixe ! Et puis on pouvait aussi aller faire du shopping avec lui au final, non ? L’emmener au cinéma ? Le border dans son lit ? Elle a pas insisté, la pauvre...

- De quels hommes tu parles ? M’enquis-je

- Ben, Daniel, mon jules, fit-elle, en comptant sur ses doigts, ça en fait déjà un, et puis Norbert, le mari de Véronique, deux, et Lucien, le cousin de Véro.

- Le cousin de Véro ?

- Euh, oui... Il vient d’arriver à Paris, il va travailler avec Norbert, à la concession.

- D’accord. Et pourquoi il ne vient pas avec sa femme, lui ?

- Lui célibataire, mademoiselle. En plus, je crois qu’il a le même âge que toi...

Et la voilà qui pouffe !

En flairant le coup monté ridicule, je sentis poindre comme une légère irritation. Une toute petite décharge d’adrénaline, qui me provoqua aussitôt des spasmes dans la région de l’estomac.

Je connaissais Christiane depuis belle lurette, mais Véronique depuis six mois seulement, une rencontre de l’aquagym, et des brunches, où l’on se dévoile un peu, forcément. J’aimais bien Véronique. Elle était souriante, discrète, cultivée, attentive. Et puis elle était belle aussi, le genre blonde élancée, avec de grands yeux verts, et une silhouette à vous faire crever de jalousie. Sa manière de s’habiller relevait de la sorcellerie. Tout ce qu’elle portait semblait avoir été coupé pour elle, et pour elle seule. Jamais un faute de goût, jamais d’ostentation, jamais une erreur dans l’harmonie des tons pastel, jamais de frime, jamais de lourdeur... Et puis elle savait se tenir dans un groupe à forte proportion de célibataires. Elle évitait soigneusement les sujets qui agacent, du style : MON mari, MA fille, MA maison, MA popote et MES week-ends dans MA résidence secondaire... Elle avait juste lâché une fois que SON mari le Norbert était chiant à la fin, avec ses bagnoles et son foot à la télé, mais elle était un peu pompette...



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