Une histoire critique de la


De la technologie : analyse macrosociologique du réel



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3. De la technologie : analyse macrosociologique du réel

Nous avons vu dans les pages qui précèdent que la succession des paradig­mes de la philosophie de l'émancipation se résume en fin de compte à la stipu­lation d'un critère transcendant de jugement : le possible. Il s'agit maintenant de confronter ce critère de jugement à son objet : le réel. Il s'avérera alors que la réification peut être définie de façon très générale comme la répression de la potentialité par la facticité. Étant donné que l'analyse du réel est formulée en termes d'analyse des facteurs infra- et suprastructurels des sociétés industrielles avancées qui bloquent la percée du possible, c'est, par définition, une analyse de la réification. Il est clair qu'une telle analyse unidimensionnelle de la réifi­cation ne peut rester sans conséquences sur les fondements normatifs de la critique et, de manière plus générale, sur une théorie et une pratique visant à transformer radicalement la société. Entre l'analyse sociologique du réel et l'analyse philosophique du possible, il y a un fossé que Marcuse n'a pas réussi à combler. Comme le dit Trent Schroyer : « L'analyse de Marcuse comporte une faille : son manque de compréhension de soi ; elle est, tout à la fois, un type de marxisme 'phénoménologique' doté d'une tendance interne à l'onto­logie et un type très général d'analyse macro-empirique qui tente de recons­truire la dynamique de la réification68». En dernière instance, ce manque de compréhension de soi n'est que la manifestation d'un manque de réflexivité métathéorique.

La faille dont parle Schroyer résulte, à mon avis, de ce que Marcuse a maintenu jusqu'à la fin l'unidimensionnalité de sa métathéorie sociologique. Contrairement à ce qu'il pense, ce n'est pas la société unidimensionnelle qui explique ses prémisses métathéoriques, mais l'inverse69. C'est seulement si cette métathéorie avait été soumise à une révision, et donc si l'espace méta­théorique avait été rouvert, et si Marcuse avait vraiment pris en compte la dimension de l'historicité, au sens de Touraine, qu'il aurait pu passer de la négation fantoche à la négation déterminée de la société. Or, faute d'une telle révision, Marcuse, poussé par un négativisme radical, a sombré dans un anarcho-activisme ultragauchiste qui rejoint dans ses extrêmes le décisionnisme de la révolution conservatrice.

En disant cela, je ne veux nullement nier la distance infranchissable qui sépare et séparera toujours un Marcuse d'un Cari Schmitt ou d'un Heidegger. Il ne faut pas confondre le rational socialism de l'un avec le national socialism des autres ; mais s'il fallait choisir, je répondrais comme Kraus : « Entre deux inconvenances, je n'en choisirai aucune ».



  1. Schroyer, T. : Critique de la domination. Origines et développement de la théorie critique, p. 197-198.

  2. Cf. Alexander, J. : Twenty Lectures. Sociological Theory since World War II, p. 360.

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3. 1. La société unidimensionnelle : la conception surintégrée de la société



L'homme unidimensionnel (1964) offre à l'usage des Américains une version en quelque sorte journalistique de La dialectique de la raison de Horkheimer et Adorno. Ce livre oscille, selon les dires de Marcuse lui-même, entre deux hypothèses contradictoires, entre ce qu'on pourrait appeler l'hypothèse du réel et l'hypothèse du possible : « 1) Ou bien la société industrielle avancée est capable d'empêcher une transformation qualitative de la société dans un avenir immédiat ; 2) ou bien il existe des forces et des tendances capables de passer outre et de faire éclater la société » (ODM, 21).

Les deux tendances sont là, côte à côte, mais, à en croire Marcuse, la première est à ce point dominante qu'elle transforme la seconde en pure possibilité, possibilité aussi souhaitable qu'improbable. Marcuse est plus que jamais pessimiste à ce propos. Ayant confortablement intégré toute oppo­sition en son sein, la société industrielle avancée a privé la critique de sa base sociale véritable. Ne possédant par conséquent plus de concepts qui permet­traient de franchir l'écart entre le réel et le possible, entre ce qui est probable et ce qui est souhaitable, Marcuse conclut que « sa cause est désespérée » (ODM, 277). En fin de compte, il se trouve acculé à la même conclusion que Horkheimer et Adorno.

Ce n'est pas un hasard, car sa thèse, bien que formulée de manière différente, est au fond la même : la société industrielle avancée est une société unidimen­sionnelle, totalement close, totalement réifiée. « Réification totale » (ODM, 8, 279) et « abolition techno-logique de l'individu » (EC, 91) - même constat, même aporie, même échec. Ici aussi l'analyse s'embourbe dans une contradic­tion pragmatique, car si le système est totalement clos, il n'y a aucune raison de croire que Marcuse puisse y échapper ou, inversement, s'il y échappe, il n'y a aucune raison d'accepter sa thèse de la réification totale - à moins d'accepter la clause tacite du dualisme méthodologique selon lequel les mécanismes sociaux valent pour les autres, pour ceux qui les subissent, pas pour ceux qui les décri(v)ent70.

3. 1. 1. Obsolescence du marxisme — Dans la première partie de L'homme unidimensionnel, Marcuse formule trois thèses qui mettent sérieusement en question la validité de la critique marxiste de l'économie politique. Ces thèses, qui sonnent juste et expliquent en partie son désespoir, sont les suivantes :

1) La théorie de la plus-value est obsolète. La technique et la science sont devenues les premières forces productives. L'automatisation du processus de production réduit progressivement en quantité et en intensité l'énergie physi­que dépensée au travail, si bien que la « composition organique du capital » se transforme. « Avec l'automation, les relations entre le travail mort et le travail vivant semblent changer qualitativement. On en est au point où la productivité

70. Pour une critique du dualisme méthodologique, cf. Gouldner, A. : The Corning Crisis of Western Sociology, chap. 13.

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est déterminée par les machines et non par le rendement individuel » (ODM, 54).

  1. L'Etat interventionniste assure la stabilité et la croissance du système. Le marché est désormais « soumis à une régulation effroyablement efficace » (CS, 292) qui suspend les crises économiques et garantit la stabilité ainsi que la croissance du système économique.

  2. Suite à 1) et 2), le prolétariat n 'estplus la contradiction vivante du système. Le progrès technologique et la politique de bien-être ont considérablement augmenté le niveau de vie de la classe ouvrière. La théorie de la paupérisation (Verelendungstheorie) est dépassée. Les masses, auparavant ferment du chan­gement social, sont devenues « le ciment de la cohésion sociale » (ODM, 280).

Avec ces trois thèses, la théorie marxiste classique, qui envisage l'effondre­ment du capitalisme sous le poids de ses contradictions économiques et son passage au socialisme sous la forme d'une révolution politique, est ébranlée dans ses fondements. Il s'ensuit que le « changement qualitatif » de la société dans un avenir immédiat relève théoriquement et pratiquement de l'improbable. Le système capitaliste semble plus fort que jamais.

Cependant, en dernière instance, Marcuse ramène la surintégration de la société industrielle capitaliste avancée à des causes qui ne sont pas immédiate­ment économiques, en l'occurrence à l'interdépendance du conflit Est-Ouest et de l'expansion de la « rationalité technologique » : « Les anciens conflits au sein de la société se modifient sous la double (et mutuelle) influence du progrès technique et du communisme international. La lutte des classes et l'exa­men des 'contradictions impérialistes' sont différées devant la menace exté­rieure. Mobilisée contre cette menace, la société capitaliste a une cohésion interne que les stades antérieurs de la civilisation n'ont pas connue. Cette cohésion a des causes strictement matérielles : la mobilisation contre l'ennemi est un stimulant de la production et de l'emploi, elle entretient un haut niveau de vie » (ODM, 47).



3.1. 2. Géopolitique de la réification — Dans Le marxisme soviétique (1963), Marcuse analyse longuement cette connexion interne qui existe entre le welfare et le warfare. La thèse centrale de cette étude de la société soviétique est que toutes les caractéristiques totalitaires de l'Union soviétique dérivent du fait que la révolution a eu lieu dans un pays arriéré et qu'elle s'est cantonnée dans ce seul pays. Face au retard historique de la société soviétique et confronté à la menace du capitalisme, Lénine estima que l'objectif primordial de l'État soviétique ne pouvait être que de « rejoindre et dépasser au point de vue éco­nomique les principaux pays capitalistes », ce qui signifiait : industrialisation rapide, mécanisation générale, planification centrale, organisation scientifique du travail, en bref, la rationalisation totale de la production. Et Lénine ajoutait que le produit social ne pourrait être reparti selon les besoins individuels, comme Marx l'avait promis, que quand cet objectif serait atteint. Alors seulement le passage du socialisme au communisme pourrait se faire. En attendant, la libre satisfac­tion des besoins individuels et le libre développement de l'individu devaient être différés et subordonnés au développement des forces productives.

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Avec Staline, ce programme - dont Lénine avait fait le préalable à la préser­vation du système socialiste - fut accéléré et devint une fin en soi. « La fin s'éloigne, les moyens deviennent tout ; et le total des moyens est le 'mouvement'lui-même » (MS, 333), dit Marcuse. Production pour la production, éthique ren­forcée de l'établi, ravalement du loisir au rang de simple préparation au travail, subordination du plaisir au pouvoir, coordination et manipulation de la population par la propagande, discipline, soumission et aliénation de l'individu, dispari­tion du sujet autonome - le système communiste partage avec le système capi­taliste tous les traits qui caractérisent la civilisation industrielle avancée. « Dans le capitalisme développé [...] le progrès technique équivaut à un progrès de la domination. Même tendance dans la société soviétique : [...] le progrès de l'industrialisation, les exigences de la machine, l'organisation scientifique du travail revêtent un caractère totalitaire et imprègnent tous les domaines de l'exis­tence [...] La raison n'est que la rationalité du tout, à savoir le fonctionnement ininterrompu et la croissance du potentiel productif » (MS, 108-109).

Plus loin, j'analyserai les caractéristiques de la « rationalité technologique ». Ici, je voudrais montrer que Marcuse applique la « clause de la nation idéologi-quement privilégiée71 » à l'URSS, et que, du coup, son analyse du totalitarisme soviétique n'est critique qu'en apparence. Rappelons à cette fin que Marcuse explique la politique répressive de l'URSS par son encerclement capitaliste. C'est l'isolement international du socialisme qui a imposé la politique d'industrialisation à tout crin, et c'est par elle que Marcuse explique la viola­tion de la liberté personnelle, intellectuelle et artistique, la politique intérieure et extérieure de l'Union soviétique, la standardisation et l'embrigadement au travail, la centralisation et la concentration du pouvoir dans l'appareil d'État, etc. Si l'on suit son analyse jusqu'au bout, même le goulag se laisserait expli­quer par des facteurs géopolitiques. En dernière analyse, la domination est d'ordre technologique, pas d'ordre politique. Marcuse étend même cette ana­lyse à la bureaucratie soviétique en affirmant que celle-ci n'a « pas de véritable intérêt à perpétuer l'appareil d'État répressif » (MS, 261), et que donc en principe rien, si ce n'est le décalage technologique entre l'Est et l'Ouest, ne s'oppose à la libéralisation de la société soviétique.

De plus, en dépit de la « thèse de la convergence », Marcuse estime que l'industrialisation soviétique, du fait qu'elle procède sur la base de la nationa­lisation de l'économie, tend de façon immanente, voire même de façon téléo-logique, vers le relâchement de la surrépression et, donc, vers le communisme véritable. « En termes eschatologiques, dit-il, la société soviétique contient en elle une société qualitativement différente72. » Le déterminisme technologique est manifeste, mais, dans la mesure où il fonctionne de façon différente selon le régime économique, il ne tient vraiment pas la route. Peter Sedgwick a bien remarqué l'absurdité du déterminisme techno-marcusien qui présuppose « un seuil technologique constant prédéterminé » fonctionnant de façon particulariste : « À



  1. Lefort, C. : L'invention démocratique, p. 9.

  2. Cette phrase, tirée de l'introduction à la seconde édition anglaise de Soviet Marxism, a été éliminée dans la version française.

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l'Ouest, la limite absolue est fixée vers le bas ; c'est un plafond à la hauteur duquel la négativité est coupée et la domination de classe assume une harmonie objective. À l'Est, la valeur critique est fixée vers le haut, l'opération s'inverse : le seuil représente le point d'ébullition de la transcendance, le sol à partir duquel l'action d'opposition peut décoller73. »

Or, si l'apparition du « communisme » en URSS est bel et bien condi­tionnée pour le meilleur par le développement immanent de sa base technico-économique, elle est inhibée pour le pire par le conflit Est-Ouest. En effet, pour Marcuse, ce conflit qui anime la concurrence et le développement indus­triels des deux côtés, peut empêcher la transformation décisive de la société soviétique. Dans la mesure où les contradictions externes déterminent les con­tradictions internes, c'est la situation géopolitique qui décidera en dernière instance du sort du peuple russe. « L'histoire de la société soviétique semble être fatalement liée à celle de son antagoniste » (MS, 263) - et vice versa, car si « l'environnement capitaliste » impose le renforcement continuel des insti­tutions politiques et militaires répressives et empêche la libre utilisation des forces productives pour la satisfaction des besoins individuels en URSS, ce renforcement perpétue et consolide à son tour l'« environnement capitaliste » et y provoque même - CQFD - une cohésion interne qualitativement nouvelle, à une échelle jamais observée auparavant.

3. 2. L'homme unidimensionnel : la conception sursocialisée de l'homme

Dans L'homme unidimensionnel, « l'anthropologie de la libération » telle que je l'ai esquissée plus haut est remplacée par une « anthropologie de la domination74 ». Dans cette anthropologie - qui fonde psychologiquement la thèse sociologique de l'unidimensionnalité de la société (américaine) -, les catégories psychologiques fonctionnent dès le départ comme des catégories sociales sous un autre nom. Sa conception de l'homme est minimaliste, beha-vioriste même. Elle part des prémisses selon lesquelles, dans la société indus­trielle avancée, le sujet n'est plus un sujet, mais un objet, un être hétéronome et passif, totalement à la merci de la société. C'est le cas, explique Marcuse à la suite de Horkheimer, parce que, avec le passage du capitalisme libéral au capi­talisme des monopoles, le père n'a pas seulement perdu son autonomie écono­mique, mais aussi son autorité familiale. Sans dire mot de la mère, Marcuse en conclut que la société actuelle est une « société sans père75 » (CS, 260). Dans



  1. Sedcwick, P. : « Natural Science and Human Theory. A Critique of Herbert Marcuse », p. 169.

  2. L'anthropologie de la libération est développée dans EC. L'anthropologie de la domination, un peu plus tardive, est exposée dans ODM, ainsi que dans les trois essais suivants : « Le vieillissement de la psychanalyse » (CS, p. 249-269), « Liberté et théorie des pulsions » (CS, p. 337-351), « La notion de pro­grès à la lumière de la psychanalyse » (CS, p. 353-371).

  3. Dans un article important, Jessica Benjamin a critiqué la thèse francfortoise du déclin de la subjec­tivité bourgeoise. Le déclin de la famille patriarcale n'est pas forcément négatif. Benjamin conteste que l'affaiblissement de la puissance paternelle signifie eo ipso que l'individu soit livré tel quel à l'emprise de la société. Le déclin de la famille patriarcale n'entraîne pas la fin de l'individu ; il constitue plutôt la précondition de l'émergence d'une nouvelle forme, plus communicationnelle, de la subjectivité qui ne repose plus sur l'identification de l'enfant avec le père, mais sur l'identification de l'enfant avec la mère. Cf. Benjamin, J. : « Die Antinomien des patriarchalischen Denkens. Kritische Théorie und Psychanalyse », dans Bonss, W. et Honneth, A. (sous la dir. de) : Sozialforschung als Krilik, p. 426-455.

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une telle société, l'individu n'est plus socialisé par la famille, mais formé directement et totalement par la société, à telle enseigne que « l'unité généti­que devient directement une unité sociale » (EC, 91).

La socialisation est donc devenue une affaire publique. Les mass média s'en chargent. Les stars et starlettes de la politique, de la télé et du sport assu­ment le rôle du père. Les conséquences d'une telle substitution sont désastreuses. Les images qui guident le développement du surmoi se dépersonnalisent, le moi ne peut plus se former et l'individu régresse à un stade primitif. En une phrase : « Le moi se réduit de façon telle qu'il ne semble plus en mesure de se maintenir en tant qu'individualité, différente du ça et du surmoi » (CS, 253). Et à mesure que l'individualité s'efface, les catégories de la psychanalyse en général et la topique freudienne en particulier tombent en désuétude : le sur­moi demeure, mais il est extériorisé ; le ça se disjoint du moi, et le moi s'affai­blit au point de disparaître. Il n'y a plus de moi et, par conséquent, il n'y a plus d'introjection plus ou moins spontanée des contenus extérieurs par l'ego non plus. L'introjection fait alors place à l'« identification unidimensionnelle de l'individu avec ses semblables et avec le principe de réalité ainsi régi » (CS, 253) : « Les divers processus d'introjection se sont cristallisés dans des réactions presque mécaniques. Par conséquent, il n'y a pas une adaptation mais une mimésis, une identification immédiate de l'individu avec sa société et à travers elle, avec la société en tant qu'ensemble » (ODM, 35).

Voilà pour ce qui concerne la socialisation primaire. L'harmonie entre l'individu et la société est, dès l'enfance, une harmonie leibniziennement préé­tablie. Les jeunes cohortes sont déjà préformées pour s'insérer, comme des petits robots, sans friction ni résistance, dans la machine. Ce n'est plus du mauvais Parsons, c'est déjà du Huxley76.

Pour Marcuse, les Alphas du nouveau monde ne relèvent plus de la fiction. Comme eux, ces « jeunes cohortes » sont heureuses, elles n'en savent pas plus. Et devenues adultes, elles ne peuvent que reproduire leur « servitude volontaire » et perpétuer leur « bien-être cruel ». Le système accroît et généralise le con­fort, il offre les biens et satisfait les besoins à tous les niveaux. Par conséquent, il apparaît tout à fait légitime, légitime et immunisé contre toute contestation possible. Si l'employeur conduit une Rolls et l'employé une petite Peugeot, cette différence est trop marginale pour remettre le système de classes en ques­tion. Les dominés participent aux besoins et aux satisfactions qui garantissent le maintien de l'appareil. Le « peuple » est devenu le ferment de la cohésion sociale. Tous, dirigeants et dirigés, sont désormais liés sur un mode libidinal à la forme marchande. Le fétichisme s'est généralisé, il est devenu universel.

« L'homme moyen prend soin d'un être vivant avec à peine autant d'impli­cation et de persévérance qu'il ne le fait pour sa voiture. La machine adorée

76. Malgré l'importance de la critique de la « conception sursocialisée de l'homme » (Wrong) que l'on trouve chez Parsons, il faut noter que celui-ci n'a jamais proposé de théorie de la socialisation qui soit aussi extrême et aussi peu réaliste que celle de Marcuse. Dans The Social System (p. 230), il exclut explicitement la vision marcusienne : « Les deux systèmes d'action [il s'agit de la personne et du système social] sont liés d'une manière inextricable, mais ils ne sont pas, ils ne peuvent pas être identiques, ni en ce qui concerne leur structure, ni en ce qui concerne leur fonctionnement. »

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n'est plus de la matière morte, elle est devenue comme un être humain (IMT, 144). [...] Les gens se reconnaissent dans leurs marchandises, ils trouvent leur âme dans leur automobile, leur chaîne de haute fidélité, leur équipement de cuisine. Le mécanisme qui relie l'individu à sa société a changé et le contrôle social est au cœur des besoins nouveaux qu'il fait naître (ODM, 34). [...] Les concepts d'aliénation et de réification deviennent problématiques [...] quand les individus s'identifient avec l'existence qui leur est imposée et qu'ils y trouvent réalisation et satisfaction » (ODM, 36).

La société se reproduit non seulement par le truchement de la fausse cons­cience, mais aussi par le truchement des faux besoins77. Endoctrinés par les mass média et conditionnés par le spectacle des marchandises, les consomma­teurs sont heureux. Leur conscience est à tel point faussée, ils sont à tel point aliénés qu'ils ne s'en rendent même plus compte - ce qui est le comble de l'aliénation. Le besoin de posséder, de consommer, de manipuler, de renouveler constamment les gadgets et les robots, les machins, les trucs et les engins offerts sur le marché est devenu un « besoin biologique78». Les faux besoins engendrés par le système finissent par « s'incruster » dans la constitution biologique de l'homme. « Ils représentent l'enracinement de la contre-révolution au plus profond de la structure instinctuelle de l'homme » (VL, 29).

Il n'y a plus d'issue. Non seulement la conscience, mais également les sens sont investis par la réification. La puissance du négatif est maîtrisée, contrôlée, manipulée ; elle est devenue un facteur de cohésion et de satisfaction. Désor­mais, toute satisfaction perpétue fatalement la domination. La sublimation elle-même est devenue répressive79. Le sexe s'est fait marchandise et l'imagina­tion, elle aussi, a été touchée par le processus de réification. Rien n'y échappe. La philosophie, l'art, tout le domaine de la culture est absorbé, intégré, mis au pas. A priori, le refus est refusé, réfuté. « Les moyens d'expression se sont unifor­misés à un point tel que la communication de contenus transcendantaux de­vient techniquement impossible [...] l'impossibilité de parler un langage non réifié, de communiquer le négatif, a cessé d'être une hantise. Elle est devenue une réalité » (ODM, 93).

Il n'y a plus qu'une seule dimension, celle du réel. L'autre dimension, celle du possible, s'éclipse. La réification totale est de règle. La société industrielle



  1. La conception de Marcuse concernant les « vrais besoins » est extrêmement restrictive, ou, pour employer son langage, répressive. « Au niveau atteint par la civilisation, les seuls besoins qui doivent être satisfaits absolument sont les besoins vitaux, la nourriture, le logement, l'habillement » (ODM, p. 31). Les autres, dans la mesure où ils perpétuent « l'euphorie dans le malheur », donc le statu quo, sont des « faux besoins », donc des besoins qui ne doivent pas exister, qui doivent être réprimés. Ici, le manichéisme est manifeste, et le puritanisme latent. D'ailleurs, toute la question des faux besoins est une fausse question à mon avis. Dans la sphère de la consommation, il n'y a pas de faux besoins, mais des besoins légitimes qui sont exploités, manipulés et détournés de façon illégitime. Cf. à ce propos Kellner, D. : Critical Theory, Marxism and Modernity, p. 158 sq. et, du même : « Critical Theory, Commodities and the Consumer Society », p. 66 sq.

  2. Sur les gadgets, les machins et les robots, cf. l'analyse ironique, mais profonde de Baudrillard dans Le système des objets, p. 151 sq.

  3. La « désublimation répressive » (ODM, p. 81 sq.) est une sorte de masturbation culturelle qui libère simultanément la sexualité et l'agressivité - ce qui est impossible, selon Freud. Chez Marcuse, cette notion est élastique. Elle n'a pas seulement trait à l'exploitation du sexe (les vendeuses sexy, la philosophie Playboy, etc.), mais s'étend vraisemblablement aux activités les plus anodines telles que « pousser une puissante tondeuse à gazon » ou « faire de la vitesse en automobile » (ODM, p. 99).

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avancée tend au totalitarisme ; elle est totalitaire, au sens marcusien du mot, non pas parce qu'elle supprime toute opposition par une « uniformisation poli­tique terroriste », mais parce qu'elle aboutit au même résultat par une « unifor­misation économico-technique non terroriste » qui fonctionne en satisfaisant les besoins manipulés au nom d'un faux intérêt général. Voici le cauchemar de Marcuse : une « cage de la nouvelle servitude » (Weber), aménagée avec grand luxe ; une société d'esclaves heureux et satisfaits qui se contentent de leurs chaînes. C'est le spectre d'une société ultraparsonnienne où le contrôle social est si total, si efficace et si agréable que ses membres sont constitutionnelle-ment incapables de s'imaginer un monde meilleur.

Cette société ne peut plus être critiquée au nom de la souffrance, puisqu'il n'y en a plus. Elle doit alors être critiquée de l'extérieur, de Mars pour ainsi dire, au nom d'un bonheur transcendant, du bonheur véritable dont le philoso­phe extraterrestre possède le concept. Sa tâche est une tâche négative. Il doit démasquer le « faux bonheur » et les « faux besoins », élever la conscience à la souffrance et au mal, développer les frustrations, bref rendre les citoyens insatisfaits de leur mode borné d'existence. Et s'ils résistent, s'ils refusent ? Alors ils seront «'contraints à être libres', contraints à 'voir les choses telles qu'elles sont, et quelquefois telles qu'elles devraient être'» (ODM, 66).

3. 3. La rationalité technologique comme rationalité politique

La société industrielle avancée, en tant que société où les forces sociales jadis négatives et transcendantes sont intégrées au système établi, représente, selon Marcuse, une nouvelle structure sociale qualitativement différente de celles qui la précèdent. Elle se distingue de toutes les autres par le niveau de rationalité technique atteint et par l'extension de l'organisation scientifique et de l'administration rationnelle à toutes les sphères de la vie. La diffusion et l'expansion de la technologie dans la sphère de la production a fait boule de neige et déchaîné une logique perverse et totalisante, celle de la « rationalité technologique » qui réifie tout sur son passage, hommes et choses, sans discri­mination - telle est la thèse de Marcuse.

3. 3.1. La raison technologique — Mais qu'est-ce donc que cette « rationa­lité technologique » qui soumet tout à ses impératifs de la même façon qu'un souverain soumet ses sujets à sa volonté ? La rationalité technologique, c'est la rationalité formelle-instrumentale de Weber, interprétée comme rationalité de la domination, ou, comme le dit Marcuse lui-même dans un article critique qu'il a consacré à Weber et qui a fait scandale, c'est la rationalité technique formelle comme « rationalité politique matérielle80 » (CS, 290). Pour compren­dre cette définition, je rappelle que, selon Weber, la rationalité formelle, c'est-à-dire l'objectivation de la rationalité en vue d'une fin (Zweckrationalitài), se

80. Pour une discussion qui est critique à la fois de Weber et de Marcuse, cf. Schluchter, W. : Aspekte burokratischer Herrschaft, chap. 6.



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distingue de la rationalité matérielle, c'est-à-dire de l'objectivation de la ratio­nalité en valeur (Wertrationalitàt), par le fait qu'elle est neutre quant aux fins et aux valeurs sociales, sinon en pratique, du moins en principe. Pour Weber, la rationalité formelle-instrumentale est donc une rationalité technique, au sens strict du mot81. Elle a trait aux moyens, elle est elle-même un moyen en vue d'une fin quelconque. On pourrait la comparer à un outil « non potentié », au sens d'Aristote, disons un marteau : il n'a pas de finalité en soi. On peut l'employer pour construire un hôpital ou un camp de concentration ; peu importe, il se prête à tout et à tout le monde.

Marcuse quant à lui s'oppose violemment à cette « vision instrumentale » de la raison. La neutralité de la rationalité formelle-instrumentale n'est qu'ap­parente. Comme la rationalité elle-même, cette neutralité n'est pas réelle, elle est formelle. C'est d'ailleurs ce qui explique que la rationalité soit « nécessai­rement victime et complice de la première puissance venue désireuse de s'en servir » (CS, 282). Historiquement parlant, le capital est la première puissance à s'en être systématiquement servi à ses propres fins. Weber lui-même ne dit rien d'autre : la rationalité formelle est historique. Née en même temps que le capitalisme d'entreprise (Betriebskapitalismus), la rationalité formelle résulte de la conjonction particulière de l'ascèse intramondaine des protestants et de l'esprit de calcul capitaliste (cf. supra t. 1, chap. 3). Cependant, en conclure que la rationalité formelle est, en soi et par essence, « rationalité capitaliste » (sic) (CS, 275) est un pas que Weber ne franchit pas. De même, si Weber a bien vu que la rationalisation se transforme de fait en réification, il se garde bien d'en déduire que la réification est déjà inscrite dans la structure interne de la rationalité formelle en tant que telle.

C'est là ce qui sépare Marcuse de Weber. En effet, pensant comme Horkhei-mer et Adomo que la fin est l'origine, Marcuse n'hésite pas à rétroduire l'effet dans la cause. En raisonnant, comme le dirait Peirce, par « abduction », il réin­terprète la rationalité formelle-instrumentale de Weber en termes lukâcsiens et en conclut que la raison fonctionnelle est, dès le début et avant toute applica­tion - donc constitutionnellement - une raison politique, une raison de classe qui, en s'incarnant concrètement dans l'appareil technico-bureaucratique, se fait domination des hommes et des choses. De ce fait même, elle se transforme, de l'intérieur, en « rationalité politique matérielle » (CS, 290). Autrement dit, l'objectivation de l'activité rationnelle par rapport à une fin serait, en vertu même de sa structure logique, exercice de la domination. La finalité de la domination lui serait consubstantielle ; elle appartiendrait à la forme même de la raison technologique. La rationalisation serait donc, en principe et non plus seulement en pratique, synonyme de réification.

3. 3. 2. La raison technocratique — La raison technologique est née dans l'entreprise capitaliste. Incorporée dans la machine, elle médiatise d'emblée la



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81. Sur la distinction entre rationalité technique (Weber) et rationalité technologique (Marcuse), cf. Bergman, J : « Technologische Rationalitat und spatkapitalistische Okonomie », dans Habermas, J. (sous la dir. de) : Antworten auf Herbert Marcuse, p. 93 sq.


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