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relation entre le capital et le travail82. En fragmentant, en standardisant, bref en taylorisant le processus de travail, la machine dissout les actions dans une séquence calculée de réactions semi-spontanées à une norme mécanique objective. Le capital s'assure ainsi de la précision et de l'efficacité nécessaires à la production continue en même temps que de la discipline et de la docilité des producteurs. Par la suite, la rationalité technologique se généralise. Elle quitte l'atelier et l'usine et, avec elle, « la mécanique de la conformité s'étend de l'ordre technologique à l'ordre social » (IMT, 145). Progressivement, la logique technique s'infiltre dans tous les secteurs de la société, et son ancrage dans la domination classiste s'obscurcit.

À mesure que la domination économique, bureaucratique et scientifico-technique se cristallise dans un seul et unique appareil de domination (le com­plexe science-technique-industrie-armée-administration) - appareil dans lequel les dimensions institutionnelles de la modernité (capitalisme, industrialisme, bureaucratisme et militarisme) fusionnent pour former un gigantesque système monolithique et totalitaire qui détermine a priori les individus, leurs attitudes et leurs aptitudes, ce qu'ils font et ce qu'ils sont -, la domination capitaliste se transforme, comme disait Weber, en administration83. Cette domination appa­raît d'autant plus légitime qu'elle est plus impersonnelle, et cela d'autant plus que les intérêts particuliers régissant le système disparaissent derrière le « voile de la rationalité technologique » (CS, 323). L'appareil parfaitement rationnel apparaît alors parfaitement raisonnable, et la domination réifiée dans l'appa­reil se légitime d'elle-même : « Le caractère objectif et impersonnel de la rationalité technologique accorde la dignité universelle de la raison aux grou­pes bureaucratiques. La rationalité incorporée dans les entreprises géantes donne l'impression que, si les hommes leur obéissent, ils obéissent à la sentence d'une raison objective. La bureaucratie privée favorise une harmonie trompeuse entre les intérêts particuliers et l'intérêt commun. Les relations de pouvoir privé n'apparaissent pas seulement comme des relations entre des choses objectives, mais aussi comme le règne de la rationalité elle-même » (IMT,154).

Le capitalisme avancé gère rationnellement ses affaires, et se transforme en société industrielle avancée. Celle-ci se caractérise par le fait que les relations de production sont entrées avec les forces de production dans une nouvelle configuration. Dans le capitalisme avancé, les forces de production sont elles-mêmes devenues les principes de légitimation des relations de production. C'est là, selon Marcuse, une nouveauté dans l'histoire universelle qui l'oblige à ajouter un quatrième type de légitimité à la typologie wébérienne, à savoir la légitimité technologique84. Aussi longtemps que le système réussit à produire « toujours


  1. Cf. à ce propos Bahr, H. D. : « The Class Structure of Machinery : Notes on the Value Form », dans Slater, P. (sous la dir. de) : Outlines ofa Critique of Technology, p. 101-141.

  2. Sur les dimensions institutionnelles de la modernité, cf. Giddens, A. : The Nation State and Vio­lence, p. 141 -146 et 310-325 et, du même : The Conséquences of Modemity, p. 55-63. La meilleure critique de la notion hyperfonctionnaliste d'appareil reste celle de Bourdieu, P. : Réponses. Pour une anthropologie réflexive, p. 78-79.

  3. Sur le thème de la science et de la technologie comme nouveaux fondements de la légitimité dans le capitalisme avancé, cf. Habermas, J. : La science et la technique comme idéologie, spécialement p. 6 sq. où il discute la thèse de Marcuse.

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plus de beurre et de canons », aussi longtemps qu'il augmente la productivité (le PNB !) et garantit le confort, il est à l'abri de la contestation. Et même s'il ne réussit pas complètement, il n'a pas grand-chose à craindre, car, dans la société industrielle avancée, la critique est elle-même tronquée ; elle doit se conformer aux critères de la techno-logique : tout ce qu'on peut encore dire est que la société est « mal programmée ».

Autrement dit, la raison technologique phagocyte la critique, tout comme elle phagocyte la politique. À ce stade, la thèse marcusienne de la réduction de la technique à la politique s'inverse et devient celle de la réduction de la politi­que à la technique. Marcuse rejoint les conservateurs critiques de la technologie, tels que Freyer, Schelsky ou Gehlen, et la thèse de l'unidimensionnalité se transforme en théorie de la technocratie85 : « La rationalité technologique annule la politique en tant que fonction séparée et indépendante - les problèmes politiques deviennent des problèmes techniques » (LT, 74).

À y regarder de plus près, cet argument de l'hétéronomie de la politique en cache un autre, à savoir celui de l'autonomie de la technologie86. Si Marcuse affirmait auparavant que la rationalité technologique était une rationalité poli­tique au service du grand capital, il suggère maintenant que, dans la société industrielle avancée, l'exploitation économique s'est graduellement dissoute dans une domination abstraite et totalitaire de l'appareil qui enveloppe les dominants eux-mêmes. La convergence structurelle du capitalisme avancé, du socialisme d'État et du fascisme prouve que, quand la domination devient totale, sa structure ne se laisse plus analyser en termes classistes. Le complexe intégré science-technique-industrie-armée-administration échappe au contrôle des intérêts particuliers, il a les siens, il est devenu lui-même une instance de domination autonome qui s'autopropulse. L'ensemble technologique n'est plus seulement le médium de la domination ; en tant qu'ensemble, il est déjà en soi appareil de domination. Dans ce cauchemar d'une cybernétisation totale de la domination technologique, Marcuse finit par rejoindre Heidegger et le para­digme fasciste de la technologie87. Quand le danger atteint son paroxysme, on peut seulement espérer que le tournant advienne...

3. 4. Critique de la technologie politique

La critique marcusienne de la technologie est ambiguë88. D'une part, Marcuse affirme que « la technologie est devenue le grand véhicule de la


  1. Cf. à ce propos, Offe, C : « Technik und Eindimenstonalitàt. Eine Version der Technokratiethese ? », dans Habermas, J. (sous la dir. de) : Antworten auf Herbert Marcuse, p. 73-88, spécialement p. 81 -84. Sur la thèse de la technocratie, cf. le chapitre suivant.

  2. Sur la thèse de l'autonomie de la technologie, cf. Winner, L. : Autonomous Technology : Technics-out-of-Control as a Thème in Political Thought, chap. 1.

  3. Cf. à ce propos Orr, J. : « German Social Theory and the Hidden Face of Technology », p. 312-336.

  4. L'essentiel de la critique marcusienne de la science et de la technique est concentré dans les textes suivants : EC, p. 102 sq. ; ODM, p. 147-192 ; CS, p. 271-293 et 326-333 ; IMT, p. 138-162 ; SP, p. 466-476, LT, p. 66-74 et, last but not least, OT, p. 54-59. Pour une discussion de l'ambivalence marcusienne par rapport à la technologie, cf. Leiss, W. : The Domination of Nature, p. 207-212 et Kellner, D. : Herbert Marcuse and the Crisis ofMarxism, p. 323-330. L'analyse de la critique marcusienne de la technologie par Feenberg est excellente, cf. « The Bias of Technology », dans Pippin, R. etalii : op. cit., p. 225-256 ; Critical Theory of Technology, spécialement chap. 8, et Alternative Modemity, chap. 2.

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réification » (ODM, 191-192) et, d'autre part, il soutient, avec la même assu­rance, que « la science et la technologie sont les grands véhicules de la libéra­tion » (VL, 30). Cette contradiction flagrante s'explique par le fait que Marcuse hésite entre une approche « instrumentale » et une approche « substantielle » de la technologie, entre une critique historique (marxiste) et une critique onto­logique (heideggerienne) de celle-ci. Dans la première approche, la domina­tion de la nature est considérée sinon comme légitime, du moins comme inévi­table ; dans la seconde, en revanche, la domination de la nature est considérée comme illégitime, ou, comme le disent les éco-féministes de nos jours, comme un viol de la nature89. La première approche est anthropocentrique (ou carté­sienne), elle conçoit la nature comme objet ; la seconde, en revanche, est bio-centrique (ou spinoziste), elle conçoit la nature comme sujet - ou « pour parler comme Hegel, la nature est, dans son essence, non naturelle, Geist » (ODM, 260, n.). Elle suppose, en quelque sorte, que, comme Orphée, l'homme peut communiquer avec les animaux et les plantes - et peut-être même aussi avec les pierres. Marcuse, comme avant lui Horkheimer, Adorno et Bloch, sympa­thise avec ce mysticisme naturaliste. Il affirme qu'il faut une autre science et une autre technique qui, comme le dit Habermas en critiquant Marcuse, ne traitent pas « la nature comme un objet (Gegenstand) dont il est possible de disposer techniquement », mais aillent à sa rencontre « comme un partenaire (Gegenspieler) dans une interaction possible90». Placé devant l'alternative de la position anthropocentrique et de la position anthropomorphique, Marcuse ne sait que choisir. Il tend nettement vers la seconde, mais lorsqu'il s'aperçoit que celle-ci débouche sur l'irrationalisme, il se rétracte et proclame sa foi marxiste dans le potentiel libérateur de la technologie. Comme disent les Anglais : he wants to hâve his cake and eat it too.



3. 4. 1. Le grand véhicule de la réification — Pour Marcuse donc, dans la société industrielle avancée, la technologie est devenue « le grand véhicule de la réification ». La domination s'y perpétue grâce à la technologie (technolo­gie = science + technique). Selon Marcuse, la science et la technique sont liées à la domination et au statu quo, et cela de trois façons - qui constituent autant de thèses. 1) En tant que force productive, la technologie assure une haute productivité du travail. Cette productivité est à la base de l'abondance qui rend les citoyens-consommateurs heureux et les intègre dans la société - c'est la thèse de la société unidimensionnelle. 2) En tant que système total, la techno­logie prend la place des idéologies traditionnelles. Elle légitime la société exis­tante et paralyse toute opposition radicale au système - c'est la thèse de la rationalité technologique. Enfin et surtout, 3) en tant qu'instrument, la techno­logie est a priori orientée vers la domination des hommes et des choses. Avant

  1. Reformulée en termes contemporains, la distinction évoquée recoupe celle que Luc Ferry effectue entre la shallow ecology et la deep ecology. Cf. Ferry, L. : Le nouvel ordre écologique. Dans la mesure où il tend à assimiler l'écologie profonde à l'écologie en tant que telle, sa critique est partiale et sujette à caution.

  2. Habermas, J. : La science et la technique comme idéologie, p. 14-15. Selon Habermas, cet anthro­pomorphisme résulte de la confusion qui assimile les catégories d'interaction et de travail.

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tout usage particulier, dans leur structure même, la science et la technique sont des instruments de lutte de l'homme contre la nature et les autres hommes. La science et la technique ne sont pas neutres. Leur neutralité n'est qu'idéologie. La domination ne se perpétue pas seulement grâce à la technologie, mais en tant que technologie.

C'est sur l'exposition et l'analyse de cette thèse de la technologie politique que je souhaite clore ma réflexion sur la théorie marcusienne.

3. 4. 2. L'a priori politique — Selon Marcuse, il y a, avant toute applica­tion, un lien interne entre le projet scientifique et un projet social spécifique, déterminé par une situation historique particulière et des intérêts de classe parti­culiers. D'emblée, Y a priori scientifique serait un a priori politique ; la volonté de savoir serait dès le départ le médium de la volonté de pouvoir - thèse que Marcuse formule comme suit : « La rationalité technique et scientifique et l'exploitation de l'homme sont liées l'une à l'autre dans des formes nouvelles de contrôle social. Peut-on se consoler en supposant que cette conséquence peu scientifique est provoquée par une application de la science ? Je pense que le sens général dans lequel elle a été appliquée était déjà préfiguré dans la science pure, au moment même où elle n'avait aucun but pratique (ODM, 169). [...] Mon but est de démontrer le caractère intrinsèquement instrumental de cette rationalité qui fait qu'elle est a priori une technologie ; mon but est de démontrer l'a priori d'une technologie spécifique - c'est-à-dire de la technologie, en tant qu'elle est une forme de contrôle et de domination sociale » (ODM, 181).

Le projet scientifique serait donc intimement lié - de façon interne, dit Marcuse - à un projet historique particulier et, par là, à la domination de l'homme sur l'homme. Cette raison scientifique, technologique, qui est entre-temps devenue « raison kath 'exochen » (SP, 469), ne serait donc pas universelle ; ce ne serait qu'un projet spécifique et contingent : «'projet'en ce sens [sartrien] que cette idée de rationalité et son application est un mode spécifique de connaissance, d'interprétation, d'organisation et de transformation du monde, un projet particulier parmi d'autres possibles, pas le seul projet, pas un projet nécessaire » (SP, 469). Mais, si tel est effectivement le cas, si l'activité ration­nelle par rapport à une fin qui s'objective en s'incarnant dans la science et la technique n'est pas un projet nécessaire, pas un projet de l'espèce humaine dans son ensemble, mais un projet particulier, un projet de classe, alors cette raison formelle-instrumentale est susceptible d'être dépassée historiquement. C'est bien là ce que Marcuse affirme : un autre projet, une autre raison, une « raison post-technologique » (ODM, 262) qualitativement nouvelle, qui ne serait pas entachée de Va priori instrumental-technologique, est concevable. Une nouvelle science et une nouvelle technique qui aient leur telos interne dans la pacification, et non dans la domination et le contrôle de la nature et des hommes, sont souhaitables.

Une telle science, qui présuppose au préalable un changement qualitatif et radical de la société (la société pacifiée), changerait la structure même de la

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science : « La science aboutirait à des concepts essentiellement différents, elle établirait des faits essentiellement différents » (ODM, 190). Quant à la nouvelle technique, elle serait elle-même un instrument de pacification ; elle serait apparentée à l'art - technè, « organon de l'art de vivre » (ODM, 262).

Nouvelle raison, nouvelle science, nouvelle technologie, tout cela reste extrêmement vague et insuffisant. Le seul exemple que Marcuse nous donne de la « transformation libératrice de la nature » est l'aménagement de parcs, de jardins et de réserves naturelles (ODM, 264)... Cependant, dans la mesure où ces aménagements reposent sur et présupposent le même type de connaissances que celles qu'on utilise pour construire des autoroutes, détruire les mauvaises herbes ou chasser les quelques baleines qui vivent encore, ces exemples sont peu convaincants91. Réclamer une nouvelle attitude envers la nature en même temps qu'une nouvelle science et une nouvelle technique, critiquer l'usage qu'on fait de la science et de la technique et la science et la technique elles-mêmes, voilà des choses qu'il vaut mieux ne pas confondre si l'on ne veut pas succomber à l'irrationalisme ambiant des technophobes.



3. 4. 3. Généalogie de la science — Pour défendre sa thèse du caractère répressif inhérent à la science et à la technique - l'arrière-fond repoussoir de ses propositions utopiques -, Marcuse se fait généalogiste de la science. À la suite de Heidegger, il découvre les premières manifestations historiales de la rationalité scientifique dans la logique formelle de Y Organon d'Aristote92. À la différence de la logique dialectique de Platon, la logique formelle part de l'acceptation a priori du réel, ou, en termes hégéliens, de la « facticité immé­diate ». Au lieu de transcender la facticité vers ses potentialités essentielles, elle la coupe de ses potentialités et élimine, par là même, la bidimensionnalité de l'existence. La tension ontologique entre l'Être et le Non-Être, entre ce qui est et ce qui devrait être, disparaît, ainsi que le mouvement dialectique qui lui correspond. Par exemple, lorsque la proposition « l'homme est libre », où la copule énonce un impératif, est formalisée et neutralisée en S = P, où S(ujet) et P(rédicat) sont susceptibles d'être formellement identiques dans la différence93, la « substance matérielle » des choses s'évapore, si bien que celles-ci deviennent indifférentes, équivalentes, interchangeables. Suite à cette abstraction formelle des qualités essentielles des choses, tout ce qui reste est un squelette logique. Autrement dit, au lieu de procéder par une abstraction vers les potentialités du réel (identité rationnelle), la logique formelle procède par une abstraction vers sa forme, par une formalisation de son contenu matériel (identité formelle).

  1. En outre, comme l'a bien montré Ulrich Beck, même les contre-experts qui s'inquiètent des risques technologiques doivent s'appuyer sur la science pour dénoncer les effets pervers de la science. « Dans ce monde techniquement construit, nous sommes condamnés à la scientificité - même là où la scientificité est condamnée. » Beck, U. : Gegengifte. Die organisierte Unverantwortlichkeit, p. 185.

  2. « Il faut nous libérer de l'interprétation technique de la pensée dont les origines remontent jusqu'à Platon et Aristote [...] Cette manière de caractériser la pensée comme théoria se produit déjà à l'intérieur d'une interprétation 'technique'de pensée ». Heidegger, M. : Lettre sur l'humanisme, p. 31 ;et aussi : Qu'est-ce qu 'une chose ?, p. 42-48 et 54-58.

  3. La formule « S n'est pas encore P » (S ist noch nicht P) se rencontre comme l'expression logique la plus brève de l'« ontologie du pas-encore » que Marcuse et Adomo partagent avec Emst Bloch. Cf. Bloch, E. : op. cit., p. 272.

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Coupant ainsi le lien interne entre l'épistémologie et l'ontologie, entre l'épis-témologie et l'éthique, la logique devient formelle et neutre, neutre et positive, positive et auto-affirmative, bref orientée vers le maintien du statu quo.

La logique formelle annonce déjà la science moderne. Elle est « le premier pas du long cheminement qui conduit à la pensée scientifique - le premier pas seulement, car il faudra un degré d'abstraction bien plus grand encore pour adapter les formes de pensée à la rationalité technologique » (ODM, 161). Ce degré d'abstraction supplémentaire sera atteint avec la mathématisation du réel. La mathématisation, le second pas, formalise des notions qui le sont déjà. Elle procède par quantification des qualités secondaires (qualités matérielles, par exemple, la couleur) et vise à réduire la réalité à des structures physico-mathé­matiques. Ici, Marcuse suit l'analyse husserlienne de la genèse de la physique galiléenne, genèse qui commence avec l'algébrisation de la géométrie qui rem­place les figures géométriques visibles par des opérations purement mentales et qui s'achève avec l'idée que l'essence du monde est mathématique, avec l'idée (leibnizo-cartésienne) de la mathesis universalisa. Ainsi, avec Galilée, on en arrive à l'idée que la structure essentielle de la nature est mathématique, et à son corollaire, que l'expérience immédiate n'est qu'apparence. Un « vête­ment d'idées » (Ideenkleid) et de symboles mathématiques jeté sur le monde représente désormais le monde empirique tout en voilant ses origines dans le monde vécu95. L'abstraction se réifie et la méthode d'idéation mathématique se substitue à la réalité. Husserl déplore cette inversion et cherche à réinstaurer la primauté (onto)logique du monde vécu en dé-couvrant, par une réduction phénoménologique, « Va priori du monde de la vie » (lebensweltliche a priori) constitutif de la science96.

C'est sur ce point que Marcuse se sépare de Husserl. À son avis, le problème de la science n'est pas qu'elle ait oublié le monde vécu, mais plutôt que, ayant oublié la philosophie grecque, elle ne le transcende pas. Bien sûr, Galilée était platonicien, sa conception de la connaissance véritable (épistémè versus doxa) en témoigne, mais, selon Marcuse, il s'est en quelque sorte trompé dans son interprétation de l'essence. L'essence n'est pas formelle (les cercles et les trian­gles) mais substantielle (les concepts universaux) : « Ce qui se passe dans la relation qui se développe entre la science et la réalité empirique, c'est l'abro­gation de la transcendance de la raison. La raison perd son pouvoir philosophique et son droit scientifique de définir et de projeter des idées et des modes d'être au-delà et à rencontre de ceux qui sont établis dans la réalité en vigueur » (SP, 471).

Autrement dit, ce qui se produit avec l'avènement de la science, c'est l'expulsion de la transcendance, du qualitativement autre. La science qui pro­cède par mathématisation du réel ne peut pas expliquer la nature en termes de causes finales. Pour elle, la nature n'a pas de telos en elle-même, ni de structure


  1. Cf. Husserl, E : Die Krisis der eumpâischen Wissenschaften und die transzendentale Phanomenologie, 2' partie, spécialement § 9 («Élucidation de l'origine »), ainsi que les compléments II et III.

  2. Cf. Husserl, E. : Krisis, p. 51 sq. et Erfahrung und Urteil, p. 42 sq.

  3. Cf. Husserl, E. : Krisis, p. 143 -A, et Erfahrung und Urteil, § 10.

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tendant vers un telos. Tout comme la physique est quantitative et non qualita­tive, l'ordre naturel est causaliste et non finaliste. Marcuse ne cache pas qu'il voudrait voir ressuscitée une sorte de philosophie néo-aristotélicienne de la nature :«[...] il serait souhaitable que la physique devienne, en quelque sorte, une 'physique qualitative' et que les philosophies téléologiques reviennent à la vie[...]»(ODM, 189).

Avec la science moderne, la nature ne perd pas seulement ses finalités, elle perd également sa qualité de substance. La res extensa devient structure mathématique en soi, tandis que Y ego, la res cogitans, devient souverain constituant. Le sujet, en pro-jetant ses équations sur l'objet, dé-nature la réalité et, en la spiritualisant, l'incorpore dans son système et la réifie (au sens nietzs­chéen d'Adorno) : « Un nouveau monisme apparaît, mais qui est cette fois un monisme sans substance. La tension entre le sujet et l'objet, le caractère dualiste et antagonique de la réalité tendent à disparaître et avec eux la 'bidi-mensionnalité' de l'existence humaine, la capacité d'envisager un autre mode d'existence dans la réalité, de dépasser la facticité et d'aller vers ses possibilités réelles » (OT, 55).

3. 4. 4. L'a priori technologique — La science moderne dépasse la facticité, mais seulement dans le sens d'une transformation quantitative. Quand la science réduit les choses à des signes et à des symboles qui s'enchaînent mathémati­quement de façon prévisible et calculable, elle les a déjà conçues comme ins­trumentante et a anticipé leur manipulabilité. L'horizon de la pensée scientifique est donc d'emblée un « horizon instrumentaliste », sa logique est d'emblée une « techno-logique » (ODM, 179, n.) : la volonté de dominer la nature pré­cède structurellement la science moderne et, en ce sens, cette dernière est bien a priori enchaînée à la domination et à la performance. Elle est donc, pour employer la formule de Max Scheler, dès le départ Herrschafts oder Leistung-wissen97. Dès lors, l'analyse prend un tournant ontologique. Marcuse suit (et cite) Heidegger98 : « La technologie a remplacé l'ontologie [...] L'être assume le caractère ontologique de l'instrumentante (OT, 55-56) [...] Et appréhender la nature en tant qu'instrumentalité (hypothétique), c'est une démarche qui précède toute création d'une organisation technique particulière. [Suit une citation de Heidegger] » (ODM, 176).

La science de la nature est guidée par un a priori technologique (ODM, 176). Elle conçoit et « commet » la nature comme un « fonds », comme un système d'instruments potentiels, susceptibles de tous les usages, exploitables à toutes les fins". Mais, en tant que système d'instruments potentiels, la tech­nologie n'existe pas dans le vide. Elle existe à l'intérieur d'un système social qui détermine ses fins. On pourrait penser que l'absence de finalité dans la



  1. Cf. Scheler, M. : Erkenntnis undArbeit, p. 18.

  2. Pour une mise en perspective fort utile de la philosophie heideggerienne de la technologie au sein même de sa philosophie de la modernité, elle-même inséparable de la question plus large de l'oubli de l'Être (de l'étant), cf. Ferry, L. : Philosophie politique I, p. 12-33.

  3. Pour l'analyse heideggerienne de l'« arraisonnement » [Gestel[\ comme essence de la science et de la technique, cf. Heidegger, M. : « La question de la technique », dans Essais et conférences, p. 9-48.

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technologie témoigne de sa neutralité. Or Marcuse s'oppose à une telle conclu­sion en s'appuyant sur Marx : « L'énoncé controversé de Marx selon lequel le 'moulin à bras vous donne la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur vous donnera la société avec le capitalisme industriel', conteste cette neutralité de la technologie » (ODM, 177). Mais, même si le mode de domination de la nature détermine le mode de domination de l'homme - et si la technologie n'est donc pas neutre dans ce sens-là -, on pourrait encore maintenir l'idée de la neutralité de la science en arguant que tout dépend de l'usage de la technologie et non pas de la technologie en tant que telle.

On pourrait à ce propos renvoyer aux analyses constructivistes d'un Latour et montrer que les principes scientifico-techniques ne déterminent pas la tech­nologie, que l'avènement d'une technologie quelconque est toujours un résul­tat contingent, et que, conséquemment, on ne peut guère attribuer une essence à la technologie en tant que telle100. Ou, pour prendre un exemple plus concret, on pourrait contester l'affirmation de Platon selon laquelle un navire en pleine mer a besoin d'une main forte, ce qui ne peut être accompli que par un (seul) capitaine et un équipage servile, et affirmer, au contraire, que la structure du navire - le navire en tant que tel - n'exclut pas qu'il soit dirigé démocratique­ment. Bien qu'hésitant, à ses moments les plus extrêmes, Marcuse s'oppose à cette conclusion et rejoint - en tant que capitaine ? - le navire de Platon. Reje­tant la thèse de la neutralité de la science et de la technique en tant que telles, il affirme que la domination de la nature entraîne eo ipso la domination de l'homme.

« L a priori technologique est un a priori politique (ODM, 177). [...] Ce qui apparaît comme extérieur, comme étranger à la terminologie de la science [en l'occurrence, les fins politiques], s'avère faire partie de sa structure même, de sa méthode et de ses concepts : de son objectivité. Il faut donc rejeter la notion de neutralité de la technique, selon laquelle la technique est au-delà du bien et du mal, est l'objectivité même, susceptible d'être utilisée socialement sous toutes ses formes [...] l'instrumentante pure, sans finalité, est devenue un moyen universel de domination. [...] L'interdépendance des forces productives et destructrices, qui caractérise la technicité en tant que domination, tend à sup­primer toute différence entre un emploi 'normal' et un emploi 'anormal' de la technologie » (OT, 56-57).

Mais si tel est effectivement le cas, il faut alors en tirer la conclusion extrême : détruire la technologie et la civilisation, et recommencer l'histoire. Recom­mencer l'histoire signifie commencer un nouveau projet. Ce projet présuppose une « rupture avec le continuum historique » (5L, 62). Cette rupture qualitative, qui constituerait une « catastrophe pour l'orientation actuelle » (ODM, 252), ne relève pas de la négation déterminée du projet en vigueur - c'est un

100. Cf. Latour, B. : Science in Action, spécialement p. 2-15 où il montre que l'essentialisme est un fétichisme qui cache le travail social incorporé dans le résultat scientifique. Le. technologique. Pour une belle illustration du caractère contingent de la technologie, cf. du même : Aramis, ou l'amour des techni­ques. Dans ce livre, Bruno Latour suit le développement d'une technologie révolutionnaire en matière de transports (une sorte de métro avec des rames individuelles) qui aurait pu voir le jour, mais qui, faute d'amour, a été abandonnée par les scientifiques et les politiques.


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« choix déterminé [...] l'incursion de la liberté dans la nécessité historique » (ODM, 245). À ce stade, l'irrationalisme marcusien devient manifeste. Le choix déterminé, qui présuppose la négation totale de l'ordre existant, relève de la décision. En réclamant l'Événement, Marcuse succombe à l'exis­tentialisme philosophique, existentialisme qu'il avait rejeté en 1934 comme irrationaliste et fasciste101.

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