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Rodica Zafiu

L’évolution des connecteurs adversatifs du roumain en perspective romane

1. Introduction

Nous nous proposons, dans ce qui suit, de signaler certaines inconnues et de passer en revue certaines controverses sur l’origine et l’évolution sémantique et pragmatique des principaux connecteurs adversatifs du roumain. La comparaison synchronique et diachronique avec les autres langues romanes et la perspective de la typologie linguistique devraient nous permettre de vérifier les affirmation courantes sur la spécificité de l’inventaire de base des adversatifs du roumain, en nous aidant en même temps à mieux expliquer les processus de grammaticalisation et/ou de pragmaticalisation qui les ont produits.

La description sémantique et pragmatique des valeurs fondamentales des adversatifs a déjà une longue tradition, instituée par Lakoff (1971) et Anscombre / Ducrot (1977) et synthétisée par Rudolph (1996); les recherches actuelles sont dominées par la perspective pragmatique (Blakemore 1989, Schwenter 2002, etc.), le modèle de Sweetser (1990), avec les corrections de Lang (2000) permettant une approche différentiée des connecteurs selon le niveaux du discours où ils opèrent. La description historique globale des adversatifs est beaucoup moins riche;1 nous considérons qu’elle profiterait d’une interprétation comparative et typologique fondée sur la «carte sémantique» de Malchukov (2004).

2. Les traits spécifiques et la distribution des adversatifs en roumain actuel

Les connecteurs adversatifs du roumain ont bénéficié de nombreuses descriptions synchroniques, parfois contrastives, à commencer avec les études de Dragomirescu (1939), (1941); le modèle de Niculescu (1958/1965), qui établissait trois niveaux de contraste (fort – moyen – faible) a eu une influence décisive sur les recherches ultérieures. A coté des études sur certains conjonctions particulières de la langue standard et du langage populaire2, on dispose d’études contrastives dans le domaine roman: Manoliu Manea (1993), Iliescu (1994), Costăchescu (1995), Spiţă (2003), etc.

La liste des adversatifs roumains grammaticalisés (à haute fréquence et à statut de conjonction) est assez riche. Dans le roumain littéraire il existe des connecteurs spécialisés pour la distinction contraste / correction, PA / SN (cf. pero / sino en espagnol, aber / sondern en allemand): dar et însă (appartenant au type PA) sont utilisés pour contredire une attente, dans deux situations principales: (a) «Plouă, dar / însă plecăm la munte» (B contredit l’implication de A) et (b) «Plouă, dar / însă avem umbrele» (l’implication de B contredit l’implication de A), tandis que ci (représentant le type SN) s’est spécialisé pour la correction (rectification, réfutation, substitution d’une prédication hypothétique niée: «La Bucureşti nu plouă, ci e soare»). En outre, le roumain dispose d’un connecteur grammaticalisé (devenu conjonction) spécialisé pour le contraste sémantique et thématique: iar («La Bucureşti plouă, iar la Ploieşti e soare»). Le caractère atypique du roumain par rapport aux autres langues romanes – remarqué déjà par Meyer-Lübke (1889), et souligné par Niculescu (1965) – provient en essence de ces traits, mais aussi (voir infra, 3) des différences étymologiques.

Les connecteurs adversatifs opèrent à divers niveaux linguistiques (Sweetser 1990); dar, par exemple, réalise des rapports au niveau sémantique-inférentiel («Dan are mulţi prieteni, dar se simte singur»), au niveau épistémique («Are mulţi duşmani, dar nu înţeleg de ce»: contraste entre l’assertion certaine et sa justification), au niveau de la continuité discursive, comme marqueur narratif  de rupture («Se plimba liniştit. Dar deodată....») et au niveau pragmatique. Dans ce dernier cas, il peut indiquer le contraste entre deux actes de langage (par exemple, une assertion et la question qui la met en doute: «Are mulţi prieteni, dar sunt prieteni adevăraţi?») ou il fonctionne tout simplement comme marqueur conversationnel d’une interrogation («Da’ ce faci acolo ?») ou d’une injonction («Da’ hai odată !»). L’autre adversatif – însă – remplit assez rarement la fonction de marque pragmatique (cf. Iliescu 1994: 354); en plus, il a une position libre à l’intérieur de la séquence connectée, avec une préférence pour la postposition par rapport au premier élément syntaxique: «Dan are mulţi prieteni, se simte însă singur».

La distribution des connecteurs dépend aussi de facteurs socio-linguistiques, des tendances diastratiques et diaphasiques de la langue: însă, par exemple, est considéré comme légèrement plus littéraire (formel) par rapport à dar – l’adversatif par excellence, extrêmement présent dans le dialogue (souvent dans la forme da’). Dans la langue parlée, ci est assez rare (Iliescu 1994 : 363); il est pratiquement absent dans le langage populaire rural, de même que însă et iar (Teiuş 1980: 119-120). La langue populaire (avec des différences régionales) utilise aussi les adversatifs numai, fără, decât (Teiuş 1980: 120-123). Par rapport au type de texte, însă et ci sont assez fréquents dans le texte argumentatif, tandis que iar est mieux représenté dans la narration littéraire et dans le style des journaux.

Il y a plusieurs points de convergence entre l’inventaire des adversatifs roumains et ceux des principales langues romanes: la distinction entre le contraste et la correction est marquée aussi en espagnol, par les connecteurs pero et sino; en italien, le connecteur adversatif typique, qui joue aussi le rôle de marque pragmatique, est doublé par un synonyme à comportement plutôt adverbial, però; la différence entre ma et però semble assez similaire à la différence entre dar et însă. L’italien mentre est comparable à iar en tant que marqueur de contraste sémantique (bien que iar n’accepte pas d’être suivi par un verbe prédicatif et qu’il ait souvent une utilisation transphrastique).

3. Etymologie: solutions proposées

La différence essentielle entre le système adversatif roumain et les adversatifs du reste de la Romania est due surtout à l’étymologie. La conjonction adversative prototypique du roumain actuel – dar – ne semble pas avoir de lien étymologique avec les connecteurs des autres langues romanes, étant différente autant de la conjonction pan-romane qui représente le résultat du processus de grammaticalisation de magis – fr. mais, it. ma, port. mas, prov. mas, esp. mas, cat. mes, etc.3que de l’autre solution assez fréquente dans les mêmes langues – la grammaticalisation d’une construction anaphorique – per hoc (it. però, sp. pero, cat. però) ou pro inde (port. porém).

L’origine et l’évolution des adversatifs roumains restent assez obscures; on ignore les étapes et la datation approximative et relative des principaux changements de la valeur sémantique et procédurale. Dans les dictionnaires usuels du roumain, les adversatives dar et iar se retrouvent avec l’étiquette «origine inconnue». L’intérêt assez réduit des anciens grammairiens pour les connecteurs a fait que les explications qui s’étaient imposées avec plus d’autorité se soient perpétuées sans être remises en discussion.

Pour dar(ă), les hypothèses étymologiques oscillent entre la reconstruction d’une source latine – de ea re (REW); de vero > *deară (RDW); la prép. de + (i)ar(ă) (CDER) et une composition hybride, slavo-romane: de da ( da) + iară (Meyer-Lübke 1889); de da + ar(ă), variante de iar (DA); Cipariu (1992: 389) proposait la composition da + ră. Selon certains auteurs, dar(ă) pourrait avoir la même origine que doar(ă) «pourvu, peut-être, seulement» (cf. CDER).

En ce qui concerne la conjonction iar(ă), Meyer-Lübke (1889) avait proposé comme étymon le lat. *era, solution reprise par DA et préférée par CDER; Densusianu (1975) choisit la route ea hora > *eara > eră (hypothèse qui s’appuie sur l’aroum. eră, megl. ară). Niculescu (1958) la rapporte à hora. Cipariu (1992: 251-2, 388) avait indiqué seulement les components e + ră.

Pour însă, la solution proposée par Meyer-Lübke (1889 et REW) – lat. ipse, ipsum/ipsa -, a été reprise par les autres linguistes et lexicographes (CADE, RDW, etc.)qui ont soutenu l’idée d’un pronom démonstratif neutre transformé en conjonction – cf. le fr. «cela». Le DA réunit dans un même article le pronom et la conjonction, en expliquant l’évolution sémantique et fonctionnelle par l’intermédiaire d’une phase adverbiale. CDER y ajoute des comparaisons avec des adverbes dérivés à partir des pronoms; Goţia (1984) croit que însă a emprunté la valeur adversative des conjonctions auxquelles il s’attachait. Cipariu (1992: 251) supposait pourtant un étymon tout à fait différent: imo sed.

L’adversatif ci (ce dans la langue ancienne) provient, pour la plupart des auteurs, qui suivent Meyer-Lübke (1889 et REW), du pronom relatif ce (< lat. qui, quid), solution acceptée par les dictionnaires et que DA illustre avec des citations du XVIIe siècle. CDER aussi affirme que la séparation entre les deux valeurs (pronom et conjonction) se serait produite au XVII-XVIIIe siècle. Cipariu (1992: 251) et Tiktin (RDW) avaient pourtant proposé un autre étymon: le lat. quin.

La datation de l’évolution sémantique est assez incertaine: pourtant însă, ce et dar sont en général présentés comme des créations récentes du daco-roumain (surtout parce qu’ils ne se rencontrent pas dans les dialectes/idiomes romanes au sud du Danube). On présume donc la grammaticalisation assez rapide de certains marqueurs adversatifs (avec le parcours pronom [> adverbe] > conjonction). Les principaux problèmes de l’évolution des adversatifs roumains sont, à notre avis: a) la supposée transformation intégrale des anaphores pronominales însă et ce en connecteurs de contraste; b) l’association – dans la sémantique des connecteurs ce et dar – de deux schémas instructionnels/procéduraux très différents, voire contradictoires: conclusion (continuité textuelle) et contraste (rupture textuelle). Il serait important de comprendre aussi si la valeur actuelle de marque pragmatique (évidente pour dară/dar/da’) est le résultat d’un processus tardif de «subjectivisation» et de «pragmaticalisation», ou la conservation d’une valeur primaire.

4. Esquisse d’évolution: fonctions pragmatiques et grammaticalisation

Nous disposons de très peu d’informations sur les premières étapes de l’histoire des connecteurs adversatifs du roumain, la cause principale étant l’absence de textes en roumain antérieurs au XVIe siècle. Dans les textes imprimés par Coresi, on trouve déjà les éléments însă, iară, ce, dară (les variantes des quatre connecteurs qui nous intéressent), avec des valeurs assez bien fixées et relativement proches de celles qu’ils ont aujourd’hui.4

Restent sans explication les évolutions sémantiques: dar(ă) est aussi conclusif, jusqu’au XIXe siècle, utilisation reprise dans la langue actuelle par son composé aşadar (dar renforcé par aşa), qui est uniquement conclusif. Ci aussi avait des valeurs conclusives dans la langue du XVIe jusqu’au XIXe siècle.


4.1. Dans ses premières attestations, dar(ă) fonctionne surtout comme particule interrogative, mais il apparaît aussi avec la valeur de marqueur de contraste.5 La particule interrogative placée au début de l’énoncé signale aussi la surprise et la rupture textuelle (la discontinuité des actes de langage):

(1) Atunce amu chemă el, zise: «Rob hitlean! Tot datoriul acesta lăsai ţie, derep ce mă rugaş. Dară nu ţi se cădea şi ţie să miluieşti soţu-tău, cum şi eu pre tine miluii?» (Coresi, C., 284).

En tant que marqueur de contraste, agissant au niveau intra- et interphrastique, dară indique déjà au XVIe siècle la contradiction d’une attente:

(2) Deştinş şi până în vistiiariul vrăjmaşului mieu, şi cu toată tăriia izbăvii-i cu braţul mieu; dară nu oamenii miei, aceia sânt feciorii miei! (Coresi, C., 175);

(3) Sânt de-a firea ierbi bune de leac şi sânt lăsate de Dumnezeu toate; când sânt oameni bolnavi şi le iau cu blagoslovenia lu Dumnezeu, potu-i folosi. Dară acicea, în ceastă sfântă evanghelie, vedem cum au fost mai mare putearea dracului decât leacul ierbilor (Coresi, TE, 85).

Associé au placement non-thématique (postposé au premier constituant syntaxique de la séquence) et à un contour intonnationnel différent, dar(ă) a une valeur conclusive, où au moins de marqueur de continuité discursive (valeur comparable à celle du fr. donc). Dans PO, 7 parmi les 13 occurrences de dară sont post-posés et donc «conclusifs»; le connecteur apparait dans des énoncés soit interrogatifs (4), soit impératifs (5), ce qui indique assez clairement sa valeur de marqueur pragmatique. Au XVIIe siècle (6), on constate une certaine extension de cette préférence pour la signalisation de l’acte de langage:

(4) Unde iaste dară cela ce mie aduse den vânat prins de el [...]? (PO, 75);

(5) Zise iară Iacov: dă mie dară încă astădzi naşterea ta dentâiu (PO, 69);

(6) Rog dară să priimiţi cu bucurie cea bună îndurare (Biblia 1688, XXVI).

En tout cas, les deux valeurs – dar « adversatif » et dar «conclusif» – sont et resteront nettement séparées par la position du connecteur dans l’énoncé, l’ordre des mots indiquant ainsi la différence entre la rupture et la continuité discursive.


4.2. Le connecteur însă ne semble pas se confondre, au XVIe siècle, avec ses homonymes partiels (probablement de la même origine): le pronom personnel însu/însă (utilisé dans des groupes prépositionnels: «beaţi toţi dentr-însă», Coresi, C., 167) et l’intensificateur (le focalisateur) qui s’était déjà spécialisé, en composition avec une particule (clitique réfléchi), pour le sens «même»: însuşi/însăşi («Duhul ce era, era însuş dracul», Coresi, C., 83; «însăş această viaţă a noastră», Coresi, C., 19); l’intensificateur apparaissait très rarement seul: «iubeaşte vecinul tău ca însă tine» (Coresi, C., 318). Dans Coresi, C., il y a 198 occurrences de la forme însă, dont le pronom féminin et le focalisateur apparaissent chacun une seule fois; les autres 196 exemples (où însă est toujours en position initiale, intraphrastique et souvent interphrastique) illustrent de manière très stable les valeurs actuels de l’adversatif – contradiction des attentes et contraste sémantique:

(7) Destul i era lui aceaste cuvinte întru milcuire a aduce pre Avraam, însă nici aşa folos nu află, că fără vreame era-i rugăciunea (Coresi, C., 409);

(8) Dumnezeu derept den Dumnezeu derept, născut, însă nu făcut (Coresi, C., 621).

En même temps, il existe au XVIe siècle la locution conclusive d(e)rept însă (disparue ultérieurement), où însă est une forme pronominale féminine à valeur neutre (tels, en roumain, o, asta, aceasta), spécialisée pour l’anaphore globalisante:

(9) Când Moisi iară la Domnul mearse dzise: «O, mare păcat au fapt acest nărod, că domnedzei de aur ş-au făcut lor. Acmu derept însă iartă păcatele lor [...]» (PO, 209).

Il est beaucoup plus difficile d'expliquer le changement sémantique et fonctionnel de la conjonction însă à partir du pronom; plus probablement, l’intensificateur însă s’était spécialisé depuis longtemps comme adverbe focalisateur («même»), qui devient conjonction adversative et gagne la position initiale; plus tard, sa «pragmaticalisation» va le transformer en particule discursive (« modale »), mobile (cf. l’analyse de Diewald 2006 pour l’allemand aber).


4.3. Dans les textes des XVIe-XVIIe siècles, le connecteur ce (ultérieurement ci) apparaît souvent avec une fonction de marque de correction (ce1), mais peut indiquer aussi (parfois dans le même énoncé) le contraste, la contradiction argumentative (ce2, ayant la valeur prototypique moderne de dar/însă):

(10) ...nu fi necredincios, ce1 credincios (TE, 37-38);

(11) Şi acum poate mâna mea a-ţ face rău, ce2 Dumnezăul tătâni-tău ieri au zis cătră mine, zicând: «Păzeaşti-te pre tine ca să nu grăieşti cu Iacov reale!» (Biblia 1688, 23);

(12) Mare amu iaste credinţa, şi fără de ea nimea nu se poate spăsi. Ce2 încă nu e de destul de eaş a lucra, ce1 trebuiaşte şi viiaţa dereaptă şi curată (Coresi, C., 4).

Très souvent, ce (ce3) est plutôt conclusif, plus précisément il fonctionne en tant que marqueur de continuité:

(13) Câţi năiemnici la părintele mieu satură-se de pâine, iară eu pieriu de foame! Ce3 mă voiu scula den cădearea păcatelor, şi mă voiu duce cătră părintele mieu [...] (Coresi, C., 20).

Très fréquent dans certains textes du XVIe siècle, ce se comporte comme une particule focalisante, qui souligne le rapport existant entre les séquences énonciatives, sans avoir une valeur procédurale évidente et stable. La fonction pragmatique du marqueur discursif ce/ci va s’atténuer ultérieurement, au fur et à mesure que le connecteur va se spécialiser pour le rapport syntaxique de correction. Il nous semble que cette évolution est difficilement corrélable avec l’hypothèse traditionnelle de la création tardive, à partir d’une anaphore pronominale – hypothèse qui, d’ailleurs, n’est pas soutenue par des cas analogues de grammaticalisation dans les autres langues romanes. La tendance romane se retrouve plutôt dans la grammaticalisation des connecteurs de type locution, que le roumain antique avait créé à base du pronom relatif et démonstratif, et dont seulement quelques-uns ont été conservés dans la langue actuelle: pentru ce, prence, derept ce, de ce ; pentru aceea, drept aceea, de aceea, etc.

C’est pourquoi nous croyons que l’explication étymologique dominante pourrait être remise en discussion, soit par un retour à la solution quin ­– particule énonciative et connecteur dont la description pragmatique (Fleck 2006) révèle beaucoup de ressemblances avec les fonctions du roumain ce –, soit par la prise en considération de certaines données slaves: (a) un possible calque sur la particule je du slave ancien, qui appartenait aux relatifs, ayant aussi une valeur adversative ou conclusive, de marqueur de la transition textuelle (cf. Olteanu 1975: 86, 164, 168); (b) encore plus probable, le prêt – d’abord dans la langue parlée6 – de la particule ce, enregistrée comme présentatif en slave ancien (Olteanu 1975 : 167).7


4.4. Au XVIe siècle, iar(ă) était extrêmement fréquent8, essentiellement avec la valeur de marqueur du contraste sémantique et thématique, parfois même de contradiction des attentes. Son cas est probablement le plus simple: en dépit des différences de détail entre les hypothèses étymologiques, son rapport avec le lat. ora (cf. Niculescu 1958) s’accorde bien avec: (a) sa fonction de marqueur de contraste : catégorie qui évolue normalement, par un processus de subjectification (Traugott 1989) qui commence avec un parallélisme iconique dans l’espace (rom. pe de o parte,... pe de altă parte) ou dans le temps (cf. it. mentre, rom. în timp ce, fr. en même temps...); (b) la valeur temporelle et aspectuelle de la forme iar/iarăşi, qui s’est spécialisée comme particule adverbiale (avec des restrictions syntaxiques et prosodiques très claires).

4.5. Le rapport entre la valeur adversative et la valeur conclusive des connecteurs de l’ancien roumain (dar1/dar2, ci1/ci2, însă1/drept însă) est un des problèmes centraux du changement linguistique en discussion. Dans les autres langues romanes, le déplacement sémantique et pragmatique des groupes prépositionnels de conséquence ou conclusion vers la fonction adversative – it., sp. però, pero (< per hoc), port. porém (por inde) fr. pourtant etc. – est expliqué d’habitude par des glissement contextuels: par l’intermédiaire des structures négatives (pour le portugais, cf. Araújo Barros 1988) ou dans des raisonnements complexes, dans la progression vers une conclusion/conséquence qui contredit en même temps la situation décrite dans les prémisses. Dans les exemples (9) et (13), supra, dans le même point du discours on pourrait introduire deci ‹donc› ou dar ‹mais›: en tant que conséquence d’un raisonnement et rupture avec ses prémisses.9



L’association de ces valeurs – opposées sur un plan strictement logique – est en outre expliquée par le modèle de Malchukov (2004): le double parcours est possible par l’intermédiaire de la valeur mirative. Cette valeur est déjà présente dans les premières attestations de dar et de ci, marqueurs pragmatiques, focalisateurs, indices d’un changement d’attitude.

5. Conclusions


La typologie et la comparaison romanes nous permettent d’observer que les adversatifs grammaticalisent des structures qui ont certaines caractéristiques sémantiques et/ou fonctionnelles: (a) elles indiquent des valeurs temporelles (la simultanéité transposée en contraste, comme pour le fr. or, it. ora – et le roumain iară10); (b) elles introduisent une comparaison et un renchérissement (illustré par les résultats panromaniques de magis); (c) marquent l’exception (lat. sed, it. solo, soltanto,etc.; en roumain populaire numai, fără numai11; (d) fonctionnent comme une anaphore conclusive/consécutive (it. però, sp. pero, port. porem, fr. pourtant, etc.; rôle insuffisamment prouvé, en roumain, pour însă et ce/ci). (e) fonctionnent comme focalisateurs (it. pure, roum. însă).

Pour les adversatifs du roumain, le parcours «normal» (Diewald 2006), dans le processus de grammaticalisation par évolution interne plus conforme aux tendances romanes, est illustré par iar (opérateur temporel > opérateur de contraste). Le connecteur însă suit un parcours de grammaticalisation moins typique parmi les langues romanes, mais assez plausible en perspective typologique (et qui correspond seulement en partie à l’évolution de l’it. pure): intensificateur > focalisateur (cf. «even», Heine / Kuteva 2002: 181) > conjonction > particule discursive. Les deux autres connecteurs illustrent la conservation de la fonction pragmatique (dar), ou la perte de la fonction pragmatique et la spécialisation grammaticale (ci). Les données dont on dispose renforceraient plutôt l’hypothèse de l’emprunt pour ci (présentatif > marqueur de continuité discursive > adversatif de correction) et pour dar (marqueur interrogatif > marqueur de rupture discursive > adversatif de contraste). L’emprunt peut inverser la direction du changement linguistique: on emprunte souvent une marque pragmatique (facile à découper et à haute fréquence conversationnelle), qui peut se grammaticaliser et donc réduire ou même perdre ses valeurs interactionnelles.

Cette analyse semble confirmer le caractère atypique des évolutions du roumain par rapport au reste des langues romanes: dû, probablement, au rôle accru de l’emprunt et à une typologie différente des nombreuses particules à valeur pragmatique.

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Coresi, C. = Diaconul Coresi, Carte cu învăţătură (1581), Puşcariu, Sextil / Procopovici, Alexie (edd.). Bucureşti : Socec & Co., 1914.

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PO = Palia de la Orăştie (1582). I, Textul, Arvinte, Vasile et al. (edd). Iaşi: Editura Universităţii «Al. I. Cuza», 2005.




1 Même la thèse de Melander (1916) s’occupe d’un seul aspect – l’évolution du lat. magis dans les langues romanes.

2 Des indications bibliographiques détaillées se trouvent en Zafiu (2005).

3Voir Niculescu (1965). Le ma du aroumain et du meglenoroumain a été expliqué par Meyer-Lübke (REW) comme une continuation du latin; les romanistes roumains (Niculescu 1965: 100) ont préféré considérer (a)ma comme un emprunt balkanique (au grec et/ou au turc).

4 Dans la datation des connecteurs, des affirmations erronées se perpetuent, bien que les faits les contredisent. Par exemple, la formation du connecteur dar(ă) est attribuée à un moment très tardif, simplement parce que ses premières apparitions ont été considérées comme étant de nature purement adverbiale (l’interrogatif «est-ce-que?», dans Densusianu 1975: 594); Rosetti (1978) ne le mentionne point. Reprenant simplement Densusianu, plusieurs synthèses sur l’histoire de la langue roumaine contiennent l’affirmation fausse que l’adversatif dar serait absent au XVIe siècle: «este o creaţie târzie a dialectului dacoromân, ulterioară, probabil, sec. al XVI-lea» (Călăraşu 1978: 362); «coordonarea adversativă cu dar(ă) nu a fost întâlnită în textele cercetate» (Frâncu 1997: 161).

5 Bien 75 fois dans des textes du XVIe siècle (dans la statistique comparée de Dimitrescu 1973).

6 D’autant plus qu’il y a en roumain d’autres marqueurs pragmatiques empruntés au slave parlé, surtout l’adversatif ba (DA), le correspondant dialogal d’une conjonction adversative de correction (Zafiu 2005).

7 La conjonction bulgare ce semble avoir toutes les valeurs que ce/ci avait dans l’ancien roumain: présentatif et initiateur pragmatique, adversatif, conclusif, etc.

8 Dans Biblia (1688) on trouve (lors d’une vérification, sur un echantillon de 30.329 caractères, des connecteurs à valeur nettement adversative) 10 dară, 2 însă, 60 ce, 105 iară. Dans Neculce, Letopiseţul (XVIIIe siècle), (30.360 caractères), il existent 26 dar(ă), 5 însă, 84 ce (ci), 252 iar(ă).

9 C’est à cause de son utilisation dans de tels contextes que or est typiquement décrit soit comme conclusif, soit comme adversatif, en fonction du changement de la perspective  (Avram 1983).

10 Selon Avram (1983: 452-453), l’utilisation populaire adversative de ori appartient au même modèle d’évolution du lat. hora.

11 En se basant surtout sur les évolutions romanes, mais invoquant aussi l’angl. but. l’all. sondern etc., Marconi / Bertinetto (1984) considèrent comme essentielles dans l’évolution des adversatifs la comparaison et l’exception: «conviene prendere atto dell’esistenza di una sorte di ‹costante› semantica che caratterizza i lessemi avversativi. Questi sembrano occupare uno spazio semantico delimitato ai suoi estremi da morfemi di senso accrescitivo-comparativo e da morfemi di senso eccetuativo» (p. 498).



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