Le sergent simplet travers les colonies françaises


XXV L’HOSPITALITÉ DE BOB



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XXV

L’HOSPITALITÉ DE BOB


Le surlendemain le steamer Fortune fut signalé à Paknam. Le mandarin Bob-Chalulong avait eu le loisir de faire cesser les travaux entrepris par les officiers envoyés de Bangkok.

Marcel et ses amis ne remarquèrent donc rien d’anormal en se rendant à la demeure que Nazir annonçait populeusement comme sienne. Ils firent honneur à la collation que Bob – devenu le représentant à Siam du négociant Ramousi – leur avait fait préparer. De bonne heure ils se retirèrent. Diana avait l’intention de reprendre la mer dès le lendemain matin. Aux prières de Nazir, qui lui demandait de prolonger son séjour, elle avait répondu avec un regard que Claude ne vit pas.

– Laissez-moi partir, je reviendrai plus tôt.

Nazir n’avait point insisté. Et, sous couleur de parler affaires, il était demeuré seul avec son pseudo-représentant. Leur entretien dura plus d’une heure, ils alignèrent des chiffres sur une feuille de papier qui présenta bientôt l’aspect suivant :

2 yôt + 1 sen x 4 rameurs = 1 tical = 4 ticals + 1 salung / 2 (fuang) / 1 tamlung

Pirogue :

4 wah, 2 sawk, 1 kup, 3 nuis = 1 tamlung, 16 pie, 1 att / (2 tamlungs, 16 pie, 1 att)

Imprévu 1 tamlung.

(2 tara/13 + 1 hap + 5 changs) /2 = 1 tara/13 + 27 changs + 40 ticals – (1 tamlung + 2 ticals + 8 pie) / (1 tara/13 + 27 changs + 6 ticals + 1 salung)

Ce qui, en bon français, pouvait se traduire par :

31.212 mètres à parcourir avec 4 rameurs Coût : 13 fr. 40

Location d’une pirogue de 8m50 14 fr. 65

Dépenses imprévues 13 fr. 00

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Total 41 fr. 05

Rançon à partager à deux 201.094 fr. 00

Soit pour chacun 100.547 fr. 00

Et défalcation faite de la moitié des frais, soit : 20 fr. 53

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Reste 100.526 fr. 47

Ainsi qu’une opération commerciale, les Ramousis établissaient en partie double – doit et avoir – l’enlèvement de Bérard et d’Yvonne.

Ces calculs, entrecoupés de verres de wisky, avaient sans doute fatigué les Hindous, car ils gagnèrent leurs chambres, oubliant sur la table leur papier crayonné.

Avec le jour, Marcel fut debout. Tout dormait encore. Il descendit sans bruit, pressé de jeter un coup d’œil sur la ville siamoise. Le grimoire des Ramousis attira son attention. Il le lut, n’y comprit rien, mais il le garda, car Dalvan n’aimait point les choses incompréhensibles. Et quand William Sagger descendit à son tour, il le pria de le lui traduire.

Le géographe n’était jamais à court. Sa prodigieuse mémoire ne pouvait faillir.

– Il s’agit sans doute d’un transport par eau, dit-il, un colis à destination de Bangkok, car 2 yot, 1 sen représentent exactement 31,212 mètres ou la distance de Paknam au marché chinois.

Puis regardant les derniers chiffres :

– Oh ! oh ! l’objet est précieux. Une petite pirogue suffit à le contenir et il rapporte le prix exorbitant de 201,094 francs. Quel diable de commerce fait donc le seigneur Nazir ? Je vois 41 francs de dépenses et plus de dix mille louis de bénéfices. Les frais d’achat ne doivent pas être compris dans cette note.

Simplet remit le papier à la place où il l’avait trouvé. Toutefois, sans en avoir l’air, il retint Sagger dans la pièce. Il remarqua que l’Hindou, survenant à son tour, s’empara du singulier compte avec une précipitation non dissimulée. Il ne salua même ses compagnons de voyage qu’après l’avoir plié et mis dans sa poche. Et le sous-officier répéta tout bas l’exclamation de l’intendant :

– Quel diable de commerce fait-il donc ?

Mais il n’eut pas le loisir de s’appesantir sur cette idée. Prête au départ, miss Diana se montra. Yvonne la suivait. Toutes deux étaient pâles. Leurs yeux brillaient de larmes mal séchées. Sans doute elles s’étaient déjà fait leurs adieux et la séparation leur semblait cruelle. Peut-être un pressentiment les avertissait-il que le malheur les menaçait. Cependant elles firent bonne contenance. L’Américaine distribua à la ronde de vigoureux shake-hand. Bob lui-même en eut sa part. Puis, escortée de ses amis blancs et noirs, elle se rendit à bord du yacht. Le steamer était sous pression. À peine fut-elle sur le pont que le commandement « go ahead » retentit. L’hélice battit l’eau bouillonnante, et le navire s’éloigna striant l’eau du fleuve d’un large sillage, dont les lames convergentes à l’arrière vinrent mourir sur la rive en un flot rageur.

Debout à la poupe, Diana et William adressèrent aux Français un signe d’adieu, puis avec l’éloignement leur silhouette devint moins distincte, elle se fondit en une teinte grise.

Au retour, Nazir s’excusa de ne pouvoir servir de cicerone à ses hôtes le jour même. Un négociant se doit à ses affaires.

– Mais, ajouta-t-il, j’organiserai pour demain une promenade dans la direction de Bangkok. Aujourd’hui, laissez-moi vous prier de ne pas vous éloigner de la maison. Le bas peuple est un peu surexcité contre les Français. Effet de la guerre imminente,… et il pourrait se produire des incidents regrettables.

Il débitait sa petite harangue du ton le plus naturel. Comment se défier d’un homme qui s’occupait à la fois du plaisir et de la sécurité de ses amis. Et quand il resta un peu en arrière, donnant le bras à Bob-Chalulong, il ne vint à l’esprit d’aucun qu’il complotait contre des hôtes aussi choyés. Pourtant le mandarin disait :

– Alors c’est pour demain ?

– Dame ! le 11 au soir, tu es occupé pour le service du roi.

– Comme je te l’ai raconté.

– Il est donc inutile qu’ils soient à Paknam.

– C’est juste. Mais tu enlèves aussi ce Marcel Dalvan ?

– À quoi bon ? Ce serait une bouche de plus à nourrir et il ne rapporterait guère. Je m’arrangerai pour qu’il ne soit de retour que le 12 dans la journée.

– Il m’ennuiera, réclamera ses camarades.

– Tu seras redevenu le mandarin militaire. S’il fait du bruit, arrête-le, emprisonne-le. Je te donne carte blanche. L’important est qu’il ne soit pas à ma charge.

Jusqu’au crépuscule Nazir et Bob furent dehors, laissant Yvonne et ses amis maîtres absolus de la maison. Seulement, aussitôt qu’ils faisaient un mouvement, un serviteur paraissait, sous couleur de prendre leurs ordres. Des soins aussi attentifs ressemblaient à une étroite surveillance. Le dîner réunit tout le monde à table. Nazir renouvela ses excuses. Il avait mis les bouchées doubles, assuré les services de son négoce. Désormais il appartenait à ses hôtes.

– Et pour commencer, leur dit-il, demain, nous ferons une grande promenade sur le Meïnam. Nous partirons de bonne heure, munis de provisions. Nous déjeunerons et ferons la sieste en route.

Mlle Ribor approuva. Il fut donc convenu que le départ aurait lieu à cinq heures. Certes, il eût été moins fatigant de naviguer de nuit, mais les Français avaient besoin de voir le pays, et ils préféraient braver la chaleur pour profiter de la lumière.

Les Ramousis, comme la veille, demeurèrent seuls. Alors ils se livrèrent à un singulier travail. Ils avaient rapporté quelques bouteilles de vin rouge et blanc, achetées à prix d’or. Ils les débouchèrent, mêlèrent le blanc et le rouge par moitié, remirent des bouchons neufs, les cachetèrent. Après quoi, ils rangèrent les flacons dans un panier. Et avec un ricanement qui aurait troublé la quiétude des voyageurs, s’ils l’avaient pu surprendre, ils s’en furent dormir.

La journée du 11 commença. Aux premières lueurs de l’aube, la maison de Bob-Chalulong fut en l’air. Des serviteurs étaient envoyés en avant chargés de victuailles. Nazir était partout, gourmandant les domestiques, pressant ses amis. L’excursion semblait lui causer un plaisir de pensionnaire. Marcel en fit la remarque.

– Ah ! répondit le faux négociant. Il y a si longtemps que cela ne m’est arrivé, la promenade avec des gens que j’aime ! Vous ne vous figurez pas combien le commerce est un maître cruel. Toujours il faut être sur la brèche. Les achats emploient les loisirs que laisse la vente. Et les variations de la mode qui nous obligent si souvent de renouveler notre stock de marchandises ! Depuis plus de dix ans, je n’ai pas eu ce que vous allez me donner aujourd’hui : un jour de vacances.

Tout était prêt. On partit. À cinq heures on atteignit la rive du fleuve encore plongée dans l’ouate du brouillard matinal. Une longue pirogue, au fond de laquelle étaient déjà déposés les vivres, flottait au milieu des végétations aquatiques, et quatre rameurs assis à leurs bancs attendaient dans une immobilité de statues le moment d’enlever l’embarcation. Ils saluèrent en portant alternativement les mains à leur chapeau de paille en forme d’abat-jour. Le mouvement fut exécuté avec un tel ensemble que Dalvan en fut frappé.

– On dirait des soldats, murmura-t-il.

Et le souvenir de la fiche trouvée sur la table, expliquée par William, lui revint.

Il avait sous les yeux une pirogue de huit à neuf mètres, montée par quatre pagayeurs. Mais on embarquait. Il sourit. La coïncidence n’avait rien de surprenant, et le fleuve Meïnam devait être sillonné par de nombreuses barques, ayant pour caractères de mesurer une huitaine de mètres et de posséder quatre hommes d’équipage.

Les passagers se répartirent : deux à l’arrière, Yvonne et Bérard ; deux à l’avant, Marcel et Nazir. Bob restait à Paknam.

– En route ! cria joyeusement le Ramousi.

Les avirons frappèrent l’eau ; la pirogue glissa, écartant de sa proue effilée les feuilles de nénuphars gigantesques.

La promenade commença. Ce fut un enchantement. Les plantes terrestres, les floraisons aquatiques se mariaient en un fouillis inextricable ; les arbres se penchaient sur l’eau, la végétation du fleuve escaladait la rive, et les voyageurs se demandaient :

– Où finit le lit du Meïnam ? où est le sol solide ?

Et puis des échappées sur la campagne. Des paillottes basses, toutes en toit, groupées autour d’une pagode aux flèches dorées, aux murs bariolés par des alternances de briques, de lakes, de faïences.

Désireux d’amuser ses hôtes, Nazir s’était muni de lignes. On les mit à la traîne. Et Yvonne ravie ramena des poissons baroques, aux formes grotesques que si longtemps on a cru en Europe n’exister que sur les Kakemonos du Japon ou de la Chine.

Au passage de la pirogue, de grands battements d’ailes, des piaillements d’oiseaux s’élevaient dans les verdures.

Parfois, comme une volée de mitraille, une bande emplumée s’éparpillait dans les airs. Faisans, tourterelles, pigeons, sarcelles, bécasses, cailles, bécassines, poules d’eau, canards succédaient aux espèces indigènes, aux dua-nang bariolés, aux coubras d’un vert métallique, au t’hapou peint d’un arc-en-ciel.

On faisait peu de chemin, d’abord pour faciliter la pêche de Mlle Ribor, ensuite pour permettre aux voyageurs d’admirer le pays. Vers neuf heures on accosta, ayant parcouru une douzaine de kilomètres, auprès d’une pagode, dont les six toits superposés étaient revêtus d’un enduit blanc éclatant. Un bois épais couvrait la rive. Une route parallèle au cours du fleuve s’enfonçait sous l’ombrage.

– Quelle est cette voie ? questionna Dalvan.

– La route de Bangkok à Paknam, répliqua Nazir. Tenez, nous allons nous installer ici. Nous serons à merveille.

Les piroguiers avaient amarré la barque, et à l’aide de larges couteaux, réductions du machete américain, déblayaient le terrain des fougères et des buissons enchevêtrés.

Déjà, la chaleur était étouffante. Marcel, plus sensible depuis sa blessure, se coucha. Il refusa de déjeuner avec ses amis. Le repos lui était avant tout nécessaire. Il avait dit vrai, car peu de minutes après il dormait. Inquiète, Yvonne l’observait, et ce ne fut qu’après s’être assurée que son sommeil était paisible qu’elle vint s’asseoir auprès de la natte couverte des provisions de Nazir.

À côté de la volaille froide, des fruits exquis, il y avait de la gelée sucrée d’algue marine, du gelidium spiriforme et du bouillon de nids de salanganes, hirondelles de l’Indo-Chine. Et les mets inconnus furent déclarés délicieux par les jeunes gens, ce qui parut causer au Ramousi une joie sincère. Il la traduisit en portant des santés avec le vin de France. Le rouge compatriote fut le bienvenu auprès de Bérard, et Yvonne elle-même fit raison à l’Hindou.

Comment aurait-elle pu refuser d’ailleurs ? Les toasts s’appliquaient à Diana absente, à Dalvan endormi. Mais bientôt ses yeux brillants se voilèrent. À son tour, elle sentait le sommeil la gagner.

Elle regarda Bérard. Les paupières du « Marsouin » clignotaient. Le mélange de vins rouge et blanc, opéré par Nazir, portait ses fruits. En effet, du contact de ces liquides naît une sorte de fermentation, dont le résultat est de terrasser à bref délai le buveur le plus intrépide. Or, pareille épithète ne s’appliquait ni à la jeune fille, ni à son compagnon.

– La sieste est absolument nécessaire dans ce pays, déclara Nazir. Moi-même j’en éprouve le besoin. Dormons, les rameurs veilleront pour nous.

Et, prêchant d’exemple, il s’étendit sur la terre. Les Européens l’imitèrent. Durant un quart d’heure régna le silence, puis l’Hindou souleva doucement la tête, s’assura que ses hôtes étaient endormis et s’assit. Sa face noire rayonnait de malice.

– Je les tiens, fit-il ; voilà une affaire menée rondement ! Et se levant tout à fait :

– L’autre s’est endormi tout seul. Nous le laisserons là. Les rameurs porteront les prisonniers dans la pirogue.

Déjà il ouvrait la bouche pour les appeler. Un bâillement se fit entendre. Il se retourna. Dressé sur son séant, Marcel s’étirait.

– Cela remet, un bon somme !… Oh ! cela va mieux ; maintenant, je meurs de faim.

Le Ramousi eut peine à réprimer un geste d’impatience. Si Dalvan se mettait à déjeuner, Claude et Yvonne auraient peut-être le temps de se réveiller et alors, adieu le succès de la combinaison. Il faudrait livrer bataille, et bien que les rameurs eussent été recrutés parmi les soldats de la garnison de Paknam, Nazir connaissait trop bien les guerriers siamois pour les croire capables d’attaquer deux Francs debout. La ruse était indiquée. Il prit un air affligé.

– Mes hommes ont emporté presque tous les reliefs dans la pirogue, afin que les insectes ne viennent pas troubler le repos de nos amis.

– Bah ! riposta Marcel montrant un demi-poulet étalé sur la natte, cela me suffira.

– Non, je ne souffrirai pas que l’un de mes hôtes déjeune mal. Ils vont de nouveau dresser la table, et pour tuer le temps, nous allons visiter la pagode blanche.

Son doigt indiquait le monument remarqué par Marcel lorsqu’il avait débarqué.

– Écoutez, reprit le jeune homme, je ne veux pas vous contrarier mais je prends le poulet tout de même. Il me fera prendre patience.

– Soit.

Nazir parla bas à l’un des pagayeurs, puis se dirigea vers la pagode.



– La destination de ce temple vous amusera.

– C’est possible, dit le sous-officier la bouche pleine et riant – moi, un rien me distrait. Vous voyez, un poulet et une pagode me suffisent.

– Vous savez, n’est-ce pas, que les Siamois professent un culte à l’usage de l’éléphant blanc ?

– Oui. Les pachydermes sont sacrés. On les encense. Ils sont servis par des prêtres.

– C’est cela. Mais les éléphants blancs sont rares. La plupart sont simplement couleur « café au lait », ou n’ont même qu’une tache claire sur le dos ou sur la tête.

– Quelle douleur pour les fidèles !

– Plus grande que vous ne pensez. Le fond de l’adoration siamoise n’est pas l’éléphant – encore qu’il soit la plus grosse manifestation de la création vivante – mais bien la couleur blanche. Aussi s’inclinent-ils devant tout animal de cette teinte.

– Alors la pagode contient ?…

– Un lapin blanc aux yeux rouges.

– Parfait, un lapin russe.



Nazir étendit les bras en signe qu’il ne comprenait pas. Le lapin russe, en effet, est inconnu dans l’Inde. Le climat ne se prête-t-il pas à son acclimatation, ou bien la grande possession britannique lui est-elle fermée par mesure politique ? Impossible de trancher cette importante question. Toujours est-il que le Ramousi n’avait jamais ouï parler du rongeur des plaines de la Volga. Il arrivait d’ailleurs à la porte du temple. Les battants de bronze étaient largement ouverts, et les barres de fer, destinées à les assujettir, étaient posées le long du mur.

Marcel entra avec son guide. L’intérieur formait un parallélogramme long de dix mètres, large de quatre. Au fond et séparé du mur par une étroite ruelle, un piédestal de marbre supportait une cage dorée, dans laquelle se promenait un gros lapin blanc bizarrement accoutré. L’extrémité de ses longues oreilles avait été percée, et des pendants d’or s’y balançaient. Ses pattes de devant s’embarrassaient dans les manches d’un veston de brocard, et ses reins étaient ceints d’une lame dorée à laquelle était fixée une chaînette, dont l’autre bout s’attachait à un barreau de la cage. Le joli lapin ! Et quel admirable sentiment de sa dignité ! À l’entrée des visiteurs il s’assit gravement sur son derrière, la tête droite, ses pendants brimballant à chaque mouvement de ses oreilles. On eût dit qu’il attendait les marques de respect auxquelles on l’avait accoutumé. Marcel, très égayé par cette attitude, passa le doigt à travers les barreaux et gratta amicalement le dos du dieu. Celui-ci d’ailleurs sembla flatté de cette caresse, car il se rapprocha afin de se livrer plus complaisamment à la main de l’étranger. Cela le changeait sans doute. Les indigènes, paralysés par la vénération, n’osaient prendre de pareilles privautés. Or, chez les lapins comme chez tous les êtres, les honneurs flattent l’amour-propre, mais laissent le cœur vide.

Du premier coup, Dalvan avait gagné la tendresse du divin rongeur. Donc il lui grattait le crâne quand l’obscurité se fit tout à coup. Qu’arrivait-il ? Le temple était percé de deux ouvertures seulement. La porte et une meurtrière ouverte derrière l’autel. La première s’était refermée, et le bruit d’une barre de fer glissant dans les crochets démontrait que le hasard n’était pour rien dans cet incident.



– On nous enferme, s’écria Simplet, Nazir !

Rien ne répondit à cet appel. La ligne lumineuse entrant par la meurtrière produisait une pénombre, mais le jeune homme eut beau regarder autour de lui, il n’aperçut pas son compagnon.

– Ah çà ! reprit Marcel, est-ce qu’il me ferait une plaisanterie ?

Il courut à la porte et la secoua. Les panneaux de bronze furent à peine ébranlés. La prison était bien close.

– Nazir ! appela-t-il encore.

Il lui sembla qu’un ricanement répondait au dehors, du côté du fleuve. Traverser la salle, grimper sur l’autel, au risque des malédictions du dieu Lapin, et couler un regard par l’ouverture fut l’affaire d’un moment.

Un grondement s’échappa des lèvres du sous-officier. Les rameurs couchaient au fond de la pirogue ses amis étroitement ficelés. Ils prenaient place à leurs bancs. Nazir s’asseyait à l’arrière.

Le guet-apens était flagrant.

– Misérable ! rugit le prisonnier.

Sa voix fut couverte par le bruissement des joncs ! Il vit l’Hindou faire un geste, l’embarcation s’éloigner de la rive et disparaître bientôt derrière les massifs verts du bois.

Bouillant de rage, Dalvan quitta son perchoir ; il courut à la porte, se cramponnant désespérément aux lourds vantaux. Efforts inutiles ! L’airain résonna sous les chocs et ce fut tout. Bientôt il comprit l’inanité de ses tentatives. Il ne serait délivré que par un prêtre ou un fidèle venant adorer sa divinité. Que faire en attendant ? Réfléchir. Deviner d’où partait le coup. Tâche ardue, car, d’une part, il ignorait les relations de Canetègne avec le Ramousi, et d’un autre côté, la façon évidente dont il avait été abandonné lui-même l’empêchait de supposer que le coffre-fort visé fût celui de miss Pretty.

– Voyons, fit-il après avoir cherché longtemps, raisonnons avec calme. Le papier, que ce brave M. Sagger m’a traduit, a évidemment trait à la petite opération dont nous sommes victimes. J’y retrouve la pirogue, les quatre rameurs. Parbleu ! la marchandise qui coûte quarante-huit francs de débours, et que l’on revend deux cent mille francs ; c’est cette pauvre petite Yvonne. – Il se passa la main sur le front. – Mais comment ?… Arrivée avant-hier… Ah ! c’est bien simple. Un mandarin désirait une femme blanche, il a chargé ce Nazir de lui en fournir une. Oui, ce doit être cela. Ne me souvient-il pas de l’histoire de la petite modiste Blanche Gruson, qui m’a si fort réjoui lorsque j’étais soldat. Partie à Mandalay pour y faire du chapeau parisien, elle fut remarquée par un lettré, enlevée par son ordre, et elle est aujourd’hui princesse, plus ou moins parente du soleil et des étoiles. Je suis sur la voie. Mais Claude, pourquoi l’avoir enlevé aussi ? Peut-être a-t-il surpris le but du voyage. Les ravisseurs l’ont emmené pour qu’il ne me renseigne point.

Puis par réflexion :

– Je le connais aussi, votre but, maîtres drôles. Toujours votre petit papier qui portait exactement la distance de Paknam à Bangkok, m’a dit Sagger. C’est donc à Bangkok qu’il me faut aller pour délivrer Claude, pour délivrer ma chère Yvonne.

Et avec une pointe de mélancolie :

– L’arracher au mandarin pour la conserver à l’autre, celui de France qu’elle veut épouser. Ah ! en voilà un qui ne saura jamais tout ce qu’il me doit !

Il demeura pensif, puis avec une résolution généreuse :

– Après tout, de ce que je suis malheureux, il n’en résulte pas qu’elle doive être malheureuse. Pas d’égoïsme, ami Simplet ! Quand on sauve les gens, c’est pour leur conserver la vie, et non pas pour la confisquer à son profit.

Son parti pris, il attendit plus tranquillement. Mais réfléchissant que peut-être sa présence dans le temple serait mal interprétée par les sectateurs du Lapin blanc, il se promit d’être prudent. Il importait, en effet, de n’être retardé en rien dans sa mission. Cependant peu à peu l’impatience lui vint. Le jour déclinait. La meurtrière ne laissait plus passer qu’une lumière affaiblie.

– Diable ! vais-je rester enfermé la nuit entière ?

La réponse fut prompte. Des pas résonnèrent au dehors, se rapprochèrent de l’entrée du temple. Des mains invisibles soulevèrent les barres, tandis qu’un bruit de voix parvenait au captif. Celui-ci se glissa derrière l’autel. Les vantaux tournèrent sur leurs gonds, et dans la nuit tombante, plusieurs personnes entrèrent. En tête marchait un talapoin, reconnaissable à sa tunique monacale. Derrière lui, c’étaient des paysans qui, le labeur terminé, apportaient la dîme au vénéré lapin.

De sa cachette, Dalvan assista à un curieux spectacle. Chacun approchait de la cage et glissait entre les barreaux une friandise végétale : tige de maïs, jeune pousse de riz, feuilles de cannelier. Puis il se retirait et dressait un petit monticule de poussière, dans lequel il enfouissait une pièce de monnaie et un papier. Quand tous eurent défilé, ils se retirèrent avec force génuflexions. Le talapoin fouilla les tas de sable, mit dans sa sacoche la monnaie, et à l’aide d’une allumette enflamma les papiers. Comme la fumée montait, il étendit les bras et d’une voix éclatante :

– Bouddha ! tu le vois, ces fidèles ont versé le tribut à tes serviteurs. Que par l’intercession du Lapin blanc, les requêtes contenues dans leurs placets soient bien accueillies de ta Grandeur !

Cette invocation lancée, le prêtre secoua sur le seuil la poussière de ses sandales et s’en fut tranquillement, laissant la porte grande ouverte.

– Libre enfin ! fit Marcel.

Il s’élançait au dehors, mais il se ravisa soudain :

– Je suis seul contre tout un peuple, reprit-il, je suis évidemment le plus faible. C’est donc bien simple, il faut être le plus adroit.

Et se rapprochant de l’autel :

– Petit lapin blanc, échappé à la gibelotte meurtrière, on s’incline devant toi… Sois mon égide.

En un instant il eut brisé la chaînette, introduit la main dans la cage et saisi le rongeur qui ne fit aucune résistance. Sans doute, lui aussi sortait volontiers de sa prison. Le seigneur Jeannot sur l’épaule, Dalvan gagna la route et se dirigea vers le bois, théâtre des exploits de Nazir. Aux dernières lueurs du jour, il reconnut l’endroit où ses amis avaient déjeuné. Un point blanc attira son attention. C’était un mouchoir, portant brodé à l’angle ce nom : Yvonne. Comment la jeune fille l’avait-elle perdu ? Simplet ne se le demanda pas. Il le pressa sur ses lèvres et le serra précieusement sur son cœur, ainsi qu’un avare cachant son trésor.

Sous la voûte feuillue la nuit s’épaississait rapidement. De loin en loin une percée se faisait sur le fleuve baigné d’une teinte bleutée par les rayons de la lune. Le lapin agitait les oreilles avec inquiétude, pour ne se rassurer que lorsque son conducteur s’enfonçait sous la voûte sombre. Le sous-officier songeait :

– J’ai à parcourir une vingtaine de kilomètres pour atteindre Bangkok ; soit quatre heures de marche. Je ferai un somme en plaine afin d’attendre le matin, et alors… comment procéderai-je ?

Il fut distrait par un bruit lointain. On eût dit des halètements sourds.

– C’est un vapeur, se déclara-il après avoir prêté l’oreille… Mais non, car les sons me semblent bien pressés… Parbleu ! ce n’est pas un, mais des vapeurs. Que se passe-t-il donc sur le Meïnam ?

Une trouée dans le mur de feuillage se présenta. Marcel se faufila dans les herbes, et la tête émergeant seule, il explora la surface du fleuve. Il ne vit rien. Cependant le bruit grossissait de minute en minute. Bientôt des ombres rapides parurent à la surface de l’eau, descendant le courant. Elles arrivèrent à hauteur du Français ; elles le dépassèrent.

– Mais ce sont des canonnières, murmura-t-il, et siamoises encore. Le pavillon rouge avec l’éléphant blanc flotte à l’arrière… Une, deux, trois, cinq, sept, huit… Huit canonnières. Où vont-elles ?

Et se souvenant :

– Nos navires ne doivent pas être loin de la côte. Elles vont s’opposer à leur passage… Bien, bien. Les amis de la flotte leur frotteront les côtes. Le retour sera moins brillant que le départ.

Insoucieusement il se remit en route. Un kilomètre plus loin il dut s’arrêter. Des pas nombreux résonnaient sur la terre.

– Qu’est-ce encore ? Il faut voir sans être vu.

Sur cette réflexion empruntée aux instructions de l’école de tirailleurs, le sous-officier se coucha derrière un bouquet de baliveaux, dont les troncs grêles surgissaient du sol en corbeille. Le lapin, posé à terre et retenu par le fragment de chaînette fixé à sa ceinture, parut apprécier cette halte et se mit à grignoter des herbes. C’est ainsi que Simplet et son nouvel ami Jeannot assistèrent au défilé de l’armée siamoise.



Une centaine de cavaliers ouvrirent la marche. Puis l’infanterie succéda s’avançant en bon ordre. Enfin l’artillerie portée à dos d’éléphants. Les lourds pachydermes allaient, le cornac sur le col, la pièce de canon sur le garrot, le pointeur sur la croupe, encadrés par des escouades de servants.

La longue file disparut dans la nuit et Dalvan allait se remettre en route, quand ses regards rencontrèrent à peu de distance un point rouge, brillant, comme incandescent.

– Ma parole ! on jurerait un cigare !

Un hennissement de cheval se fit entendre. Deux cavaliers se montrèrent. À dix pas de Simplet ils retinrent leurs montures.

– Arrêtons-nous ici, dit l’un en excellent français, mon cheval boite, j’ai peur qu’une pierre soit prise dans le sabot.

– Do as you like, répondit l’autre.

– Tiens, un English, constata Marcel, et il suit l’armée siamoise ? Eh ! eh !

Mais il ouvrit les oreilles en entendant celui qui avait parlé le premier s’écrier :

– En français, milord, en français. Votre langue est trop répandue dans le pays.

– Oh ici, pas de danger que l’on nous écoute.

– C’est égal. Abondance de précautions ne nuit jamais. Employons le français.

Dalvan eut un sourire silencieux.

– Cela me sera plus commode.

L’Anglais continuait :

– Je ferai ce que vous désirez, seigneur Rolain, mais vous êtes bien l’homme le plus prudent que j’aie jamais vu.

Simplet avait tressailli. Rolain, le nom du confident du roi ! Il l’avait lu dans les journaux. Du coup il devint très attentif. Les causeurs avaient mis pied à terre. Le conseiller soulevait avec précaution les pieds de son cheval.

– Comme c’est facile, gronda-t-il, il fait noir comme dans un four ! N’avez-vous point d’allumettes, milord ?

– Si.

Presque aussitôt une petite flamme brilla.



– Je vois. Sous le pied droit ce caillou… Ah ! il est encastré sous le fer, je dois employer mon couteau.

Et tout en grattant la corne du sabot :

– Quel joli métier ! Heureusement la récompense est proche de la peine.

Son interlocuteur se mit à rire.

– Au moins vous ne doutez pas du succès ?

– Et comment en douterais-je, milord ?

– En tout, il y a une portion de hasard.

– Pas dans notre affaire, milord. Les Français ne savent rien de nos projets.

– D’accord.

– Ils vont se présenter à l’embouchure du fleuve, croyant tout le cours navigable ; ceux qui échapperont aux obus des forts s’échoueront sur les jonques que l’on a coulées, car ils ne donneront pas juste dans le chenal ménagé à deux cents mètres à droite de l’îlot Chedi-Pak-Nam.

– C’est probable.

– Et si l’un des bâtiments avait la bonne fortune de s’y engager, les torpilles que nous poserons cette nuit même en auraient bientôt raison.

– Il me semble, en effet.

– Là. Voici mon cheval délivré. Un temps de galop pour rejoindre la colonne.

Les deux hommes remontèrent en selle et partirent en coup de vent. Marcel demeurait comme pétrifié. Ce qu’il venait d’entendre le bouleversait. Les canonnières françaises étaient perdues. En quelques mots, Rolain l’avait démontré.

Ces jonques, reposant au fond du lit du fleuve, semaient l’eau d’écueils invisibles. Pour augmenter encore le péril, des torpilles barraient le chenal libre. Sans nul doute, les bâtiments ayant à répondre au feu des redoutes, tomberaient sur ces récifs fixes ou mobiles dont rien ne leur décèlerait la présence. Couler ou sauter, pas d’autre alternative.

Mais lui, placé sur le chemin des ennemis par un bonheur inespéré ; lui qui avait appris leurs desseins, il devait avertir ses compatriotes. C’était son devoir de soldat. Il n’y faillirait pas. Il reviendrait vers Paknam. Il volerait une embarcation quelconque ; il irait au-devant des vaisseaux français. Et déjà il se levait. Mais une pensée le cloua sur place. Yvonne était prisonnière. Entraîné par une hallucination, il la vit tendant les bras vers lui !

Il lui sembla qu’au nord, vers Bangkok, dans une clarté, le doux visage de sa sœur de lait apparaissait, pâle, épouvanté, sillonné de larmes, et que de sa bouche entr’ouverte s’échappait l’appel :

– Simplet, à moi !

Il fit quelques pas vers la vision. Alors elle s’éteignit. La fantasmagorie de son imagination changea de forme. C’étaient des matelots qu’il voyait maintenant sur le pont d’un navire. Avec leurs vareuses sombres, le maillot bleu et blanc dégageant le cou hâlé, le béret en arrière, ils se penchaient sur des affûts, visant les embrasures ennemies. Et à la surface de l’eau, une torpille animée, vivante, nageait ainsi qu’un poisson de métal. Elle se rapprochait du bâtiment. Elle allait le toucher, le pulvériser dans une épouvantable détonation.

Puis tout disparut dans un brouillard. Alors, dans les bourdonnements produits par l’afflux du sang à son cerveau, Marcel crut distinguer une sonnerie de clairons. Le ralliement au drapeau vibrait en lui, le secouant de ses notes piquées. Il ferma les yeux, joignit les mains :

– Pardonne, petite sœur, la France d’abord.

Dix secondes s’écoulèrent. Dalvan ramassa Jeannot et reprit le chemin de Paknam, en murmurant avec un accent intraduisible, mélange d’héroïsme, de désespoir, d’affection, d’abnégation :

– Je reviendrai, c’est bien simple !




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