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Une histoire critique de la

sociologie allemande

Aliénation et reification

Tome II :

Horkheimer, Adorno, Marcuse,

Habermas

FREDERIC VANDENBERGHE Postface de JEFFREY C. ALEXANDER

ré'""

LA DÉC#lyERTE/M.A.U.S.S

Collection « Recherches »

Série « Bibliothèque du M.A.U.S.S. »

La collection « Recherches » à La Découverte

UN NOUVEL ESPACE POUR LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES

Depuis le début des années quatre-vingt, on a assisté à un redéploiement considéra­ble de la recherche en sciences humaines et sociales : la remise en cause des grands systèmes théoriques qui dominaient jusqu'alors a conduit à un éclatement des recher­ches en de multiples champs disciplinaires indépendants, mais elle a aussi permis d'ouvrir de nouveaux chantiers théoriques. Quinze ans plus tard, ces travaux commen­cent à porter leurs fruits : des paradigmes novateurs s'élaborent, des liens inédits sont établis entre les disciplines, des débats passionnants se font jour.

Mais ce renouvellement en profondeur reste encore dans une large mesure peu visible, car il emprunte des voies dont la production éditoriale traditionnelle rend difficilement compte. L'ambition de la collection « Recherches » est précisément d'accueillir les résul­tats de cette « recherche de pointe » en sciences humaines et sociales : grâce à une sélection éditoriale rigoureuse - qui s'appuie notamment sur l'expérience acquise par les directeurs de collections de La Découverte -, elle publiera des ouvrages de toutes disciplines, en privilégiant les travaux trans- et multidisciplinaires. Il s'agira prin­cipalement de livres collectifs résultant de programmes à long terme, car cette appro­che est incontestablement la mieux à même de rendre compte de la recherche vivante. Mais on y trouvera aussi des ouvrages d'auteurs - thèses remaniées, essais théoriques, traductions -, pour se faire l'écho de certains travaux singuliers.

Les thèmes traités par les livres de la collection « Recherches » seront résolument variés, empiriques aussi bien que théoriques. Enfin, une partie de ces titres pourront être publiés dans le cadre d'accords particuliers avec des organismes de recherche : c'est le cas notamment des séries de l'Observatoire sociologique du changement social en Europe occidentale, et du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences so­ciales (MAUSS).

L'éditeur

La Bibliothèque du M.A.U.S.S. accueille, issus de toutes les disciplines, venant d'auteurs confirmés ou débutants, anciens ou récents, les travaux qui attestent de la pertinence d'un questionnement anti-utilitariste dans les champs les plus divers de la pensée. Elle révèle ainsi, tissés par un même refus du réductionnisme rationaliste, l'existence de liens inattendus et féconds entre des auteurs et des sujets de réflexion que rien ne semblait d'abord rapprocher. Et elle forme par là même une sorte de revue élargie dont les articles seraient des livres.

Frédéric Vandenberghe



Une histoire critique de la sociologie allemande

Aliénation et réification

Tome II Horkheimer, Adomo, Marcuse, Habermas

ÉDITIONS LA DÉCOUVERTE / M.A.U.S.S.

Catalogage Electre-Bibliographie :

Vandenberghe, Frédéric

Une histoire critique de la sociologie allemande : aliénation et réification. Il, Horkheimer, Adomo,

Marcuse, Habermas I Frédéric Vandenberghe - Paris : La Découverte, 1998. - (Bibliothèque du

MAUSS)


ISBN 2-7071-2855-4

RAMEAU : Sociologie : Allemagne : histoire

DEWEY : 301.3 : Sociologie. Généralités. Méthodes.

Histoire de la sociologie. Écoles. Sociologies historiques

305.71 : Anthropologie sociale et culturelle. Public concerné : Universitaire

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© Éditions La Découverte et Syros, Paris, 1998 ISBN 2-7071-2855-4

Deuxième partie

LA THÉORIE CRITIQUE DE L'ÉCOLE DE FRANCFORT

Deuxième considération intermédiaire

La « théorie critique de l'École de Francfort », ainsi que l'on a coutume de l'appeler, est un mythe académique. L'idée même d'une théorie critique est, à proprement parler, incompatible avec la notion d'école et tout ce qu'elle peut connoter : unité de la pensée et de la méthode, définition d'une orthodoxie, constitution de dogmes et, pourquoi pas, désignation d'un pontife. Habermas a tout à fait raison lorsqu'il affirme que l'étiquette unitaire suggère une « unité largement fictive1 ». En fait, il n'y a pas une théorie critique, et a fortiori pas une école, mais bien plutôt plusieurs théories critiques, ou, mieux encore, plu­sieurs théoriciens critiques qui traitent d'une problématique plus ou moins com­mune (la domination) à l'intérieur d'une tradition de pensée plus ou moins partagée (le marxisme occidental). Traiter la « théorie critique » comme une entité homogène revient à ignorer les différences qui existent entre ses diver­ses périodes (Francfort/New York/Francfort) et ses divers auteurs (Horkhei­mer, Adorno, Marcuse, Benjamin...), et à tomber dans le piège de l'identité du concept et de la chose - piège qu'Adorno n'a cessé de pointer et que, en fin de compte, il n'a lui-même pas su éviter...

Néanmoins, l'appellation de « théorie critique de l'École de Francfort » est entrée dans le langage commun des sociologues et des philosophes, particuliè­rement ceux des pays anglo-saxons et germanophones, pour désigner à la fois un cercle d'intellectuels paramarxistes et une théorie radicale et totalisante de la société2. Les intellectuels en question étaient tous associés à l'Institut fur


  1. Cf. Habermas, J. : « Drei Thesen zur Wirkungsgeschichte der Frankfurter Schule », dans Honneth, A. et Wellmer, A. (sous la dir. de) : Die Frankfurter Schule und die Folgen, p. 8. A ce propos, cf. également Abensour, M. : « La théorie critique : une pensée de l'exil ? », p. 179-200.

  2. La littérature secondaire sur la théorie critique est abondante. Pour une introduction générale, cf. Held, D. : Introduction to Critical Theory. Horkheimer to Habermas ; Dubiel, H. : Theory and Politics. Studies in the Development of Critical Theory ; Kellner, D. : Critical Theory, Marxism and Modemity ; Connerton, P. : The Tragedy of Enlightenment. An Essay on the Frankfurt School ; Friedman, G. : The Political Philosophy ofthe Frankfurt School ; Slater, P. : Origin and Significance ofthe Frankfurt School. A Marxist Perspective ; Tar, Z. : The Frankfurt School. The Critical Théories of Max Horkheimer and Theodor W. Adorno ; Bottomore, T. : The Frankfurt School ; Arato, A. et Gebhardt, E. (sous la dir. de) : The Essential Frankfurt School Reader ; Gmûnder, U. : Kritische Théorie. Horkheimer, Adorno, Marcuse, Habermas ; Assoun, P. : L'École de Francfort ; Assoun, P. et Raulet, G. .Marxisme et théorie critique ; Vincent, J.-M. : La théorie critique de l'École de Francfort et Zima, P. : L'École de Francfort. Dialectique de la particularité. En outre, il faut noter le rassemblement d'un peu moins de cent articles sur l'École de Francfort dans Bernstein, J. (sous la dir. de) : The Frankfurt School : Critical Assessments, 6 vol.

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Une histoire critique de la sociologie allemande



Sozialforschung. Cet institut, qui fut fondé en 1923 à Francfort-sur-le-Main par Félix Weil, fils d'un richissime marchand juif, constituait le seul institut marxiste de l'Allemagne d'avant-guerre. Or, ce n'est qu'en 1931, lorsque Max Horkheimer prit la direction de l'Institut, que les bases furent réellement jetées de ce qui allait, par la suite, faire histoire sous la dénomination trompeuse -trompeuse car les travaux les plus importants ont été réalisés en exil aux États-Unis - de l'École de Francfort3. En même temps que Horkheimer succédait à Cari Griinberg, la fascinante Zeitschrift fur Sozialforschung (vol. 1 : Leipzig, 1932 ; vol. 2 à 7 : Paris, 1933-1938 ; vol. 8-9 : New York, 1939-1941, paru sous le titre de Studies in Philosophy and Social Science) prit la relève du Griinberg Archiv (Archiv fiir die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung) en tant qu'organe de l'Institut4. Sous la direction intellec­tuelle de Max Horkheimer - pour ne pas dire, comme certains, sous sa « dicta­ture » -, les bureaux luxueux de l'Institut furent occupés par des gens aussi célèbres que Theodor W. Adorno (philosophie, sociologie, musicologie, criti­que littéraire), Herbert Marcuse (philosophie sociale), Erich Fromm (psycha­nalyse, psychologie sociale), Friedrich Pollock (économie, plus particulière­ment les problèmes de la planification), Léo Lôwenthal (sociologie de la culture et de la littérature), Franz Neumann (économie, sociologie politique, sociologie du droit), Otto Kirchheimer (sociologie politique, sociologie du droit) et, last but not least, Walter Benjamin (philosophie, critique littéraire). Le noyau dur, ou, pour reprendre les termes de Axel Honneth, le « cercle intérieur » de l'Institut fut formé autour de Max Horkheimer par Adorno, Marcuse, Pollock, Fromm (jusqu'en 1939) et Lôwenthal5. Dans la présente étude, je me limiterai strictement aux écrits de Horkheimer, Adorno et Marcuse.

Si le problème central des sociologies bourgeoises est celui de l'ordre social, le problème central des sociologies marxistes est celui du « désordre social » : pourquoi, contrairement aux prévisions de Marx, la polarisation des classes et la révolution prolétarienne n'ont-elles pas eu lieu dans les pays capi­talistes les plus avancés6 ? Face à cette épineuse question, la position de la théorie critique a évolué. Dans le cours de son développement, lui-même lié à celui de la société occidentale (fascisme en Europe, stalinisme en Union sovié­tique, culture de masse aux États-Unis7), elle est progressivement passée d'une théorie critique et révolutionnaire du capitalisme des monopoles à une critique



  1. Pour l'histoire quasi officielle de l'École de Francfort, cf. Martin Jay : L'imagination dialectique. Histoire de l'École de Francfort et de l'Institut de recherches sociales (1923-1950). À compléter par Wiggershaus, R. : Die Frankfurter Schule. Geschichte, Entwicklung, politischer Bedeutung.

  2. La Zeitschrift fur Sozialforschung a récemment été réimprimée en édition de poche par DTV (Deuts-cherTaschenbuch Verlag, Munich, 9 vol.). Sur la Zeitschrift, à laquelle ont, entre autres, contribué A. Koyrê, M. Halbwachs, R. Aron, G. Friedmann, M. Mead, P. Lazarsfeld et H. Laswell, cf. Schmidî, A. : « Die Zeitschrift fur Sozialforschung. Geschichte und gegenwartige Bedeutung », dans Zur Idée der kritischen Théorie, p. 36-124 et Habermas, J. : « Die Frankfurter Schule in New York », dans Philosophisch-politische Profile, p. 411-425.

  3. Pour une analyse des différences et des oppositions entre l'approche théorique du « cercle intérieur » et celle de la « périphérie » de l'Institut, cf. Honneth, A. : « Critical Theory », dans Giddens, A. et Turner, J. (sous la dir. de) : Social Theory Today, p. 347-358.

  4. Cf. Lockwood, D. : Solidarity and Schism. « The Problem ofDisorder » in Durkheimian and Marxist Sociology, p. x, 166-167.

  5. Pour un cadrage historique de la théorie critique, cf. Dubiel, H. : op. cit., \" partie.

Deuxième considération intermédiaire

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théorique et radicale de la rationalité formelle-instrumentale. Pour bien com­prendre la dérive des années trente d'une position marxiste révolutionnaire vers un wébérianisme mélancolique de gauche, fixé purement et simplement sur la problématique de la réifïcation, il est important de voir que la dynamique de la théorie critique trouve son point de départ (et d'arrivée) dans la réfutation de la théorie lukâcsienne de la conscience de classe8. En effet, la théorie de la réifïcation de Lukâcs, telle qu'elle est présentée dans Histoire et conscience de classe, constitue le noyau paradigmatique de la théorie critique. Comme nous l'avons vu, la théorie lukâcsienne intègre la théorie wébéro-marxiste de la réi­fïcation et la théorie hégélo-marxiste de la conscience de classe dans une syn­thèse problématique. La théorie critique décompose cette synthèse et, par là même, elle la détruit : d'une part, elle abandonne la théorie hégélo-marxiste de la conscience de classe (i) et, d'autre part, elle radicalise la théorie wébéro-marxiste de la réifïcation (ii).

i) Réfutation de la théorie de la conscience de classe. Si Lukâcs, dans le cadre d'une logique hégélienne, pensait encore que la réifïcation trouverait nécessairement ses limites dans la conscience du prolétariat en tant qu'autoconscience de la marchandise, ce n'est plus le cas des membres de l'École de Francfort. Ils dénoncent comme pétition de principe de l'idéalisme objectif la thèse qui voit dans le prolétariat l'identité du sujet et de l'objet et la transforment en une hypothèse empirique. Il s'avère alors que le prolétariat n'est nullement révolutionnaire. Au contraire, totalement intégré dans la so­ciété, il apparaît comme un des remparts les plus sûrs du capitalisme tardif. Pour les membres de l'École de Francfort, la question « où est le prolétariat ? » n'est plus qu'une « question férocement comique9». Amputé de la théorie de la conscience de classe, tout l'édifice lukâcsien risque de s'écrouler, car si le prolétariat n'est pas remplacé par quelque chose, si le prolétariat n'est plus l'agent de la rédemption, mais seulement et uniquement la victime de la domi­nation et de la répression, la négation de la réifïcation devient forcément aussi indéterminée que sa critique devient abstraite. Au lieu d'abandonner les pré­misses de la philosophie de la révolution au profit d'une théorie postmarxiste du réformisme démocratique radical, au lieu de remplacer le thème du dépas­sement par celui de l'alternative, les membres de l'École de Francfort sont, malgré tout, de façon négative pour ainsi dire, restés attachés jusqu'à la fin à la figure onto-théo-téléologique de la réifïcation et de la rédemption. Au lieu de considérer la double dialectique des classes sociales et de voir qu'une classe dominée est toujours aussi une classe contestataire, qu'une conduite réaction­naire est toujours aussi et nécessairement liée à une conduite progressiste, ils sont restés fixés sur l'aliénation du prolétariat et l'ajournement de la révolu­tion10.



  1. Cf. à ce propos l'admirable article de Brunkhorst, H. : « Paradigmenkern und Theoriendynamik der kritischen Théorie der Gesellschaft », p. 22-56.

  2. Adorno, T.W. : Minima Moralia, p. 182 et Vorlesung zur Einleitung in die Soziologie, p. 25.

10. Sur la « double dialectique des classes sociales », cf. Touraine, A. : Sociologie de l'action, p. 133 sq. et surtout Production de la société, p. 146 sq.

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C'est d'ailleurs ce bagage marxiste important, ce Restmarxismus, qui explique à mon avis pourquoi, après 1945, Horkheimer, Adorno et Marcuse ont désespérément cherché une solution de remplacement pour la théorie de la conscience de classe, soit dans la religion (Horkheimer), soit dans l'esthétique (Adorno), soit dans un bric-à-brac philosophico-esthético-biologique (Marcuse). Or, cette recherche n'a pas abouti. D'une façon ou d'une autre, à chaque fois, elle a débouché sur une vision parfaitement utopique de ce que la société devrait être, donc de ce qu'elle pourrait être si elle était irréprochablement adéquate à son concept (identité rationnelle du sujet et du prédicat - cf. infra, chap. 3). Il s'ensuit que la négation, dans la mesure même où elle tendait à devenir totale, est restée abstraite ou, comme le dit Raulet, « fantoche" ». Au fur et à mesure que le messianisme révolutionnaire de Lukâcs faisait place à une sorte de « mélancolie de gauche » (Benjamin) et à une « nostalgie du Tout Autre » (Horkheimer) - opposant ainsi abstraitement l'utopie à la distopie -, les membres de l'École de Francfort ont fini par ne plus voir d'autre issue à la réifïcation que la rupture utopiste (chez Marcuse : décisionniste) de l'Évé­nement. Bref, la théorie critique a dégénéré en une critique théorique de la réification.



ii) Vérification de la théorie de la réification. Sans prolétariat, il n'y a plus d'espoir. Sans la composante hégélo-marxiste, seule demeure la dimension wébéro-marxiste de la théorie de la réification de Lukâcs. Celle-ci constitue le noyau dur de la théorie critique. Dès le départ - des premières attaques horkheimeriennes du positivisme aux analyses adorniennes du fétichisme dans la musique et à la théorie marcusienne de la société unidimensionnelle -, la théorie wébéro-marxiste de la réification a apparemment été corroborée par les faits. Dans la mesure où tous les écrits du cercle intérieur de l'Ecole de Francfort sont constitués, dès le départ et sans aucune exception, par ce que je propose d'appeler Y a priori de la réification, la vérification a posteriori de la réification ne relève pas du hasard. Jamais les membres de l'École de Francfort n'ont cherché à réfuter, que ce soit de façon popperienne ou non, la thèse wébéro-marxiste de la réification. Bien au contraire, qu'il s'agisse du marxisme schopenhauerien de Horkheimer, du marxisme nietzschéen d'Adorno ou du freudo-marxisme de Marcuse, tous radicalisent, universalisent, absolutisent et ontologisent la théorie de la réification. Par conséquent, ils aboutissent tous au même constat : la réification est totale.

J'estime que ce constat, qui d'ailleurs s'autoréfute, sape les fondements de la théorie critique, car si la réification est totale, la critique devient à propre­ment parler impossible. En effet, une théorie du social ne peut être critique qu'à condition qu'elle ne totalise pas la réification sociale. La réification constitue certes un a priori méthodologique de la théorie critique (cf. infra, conclusion), mais celle-ci ne peut maintenir sa force critique et son impulsion émancipatrice que si elle contrôle consciemment et et de manière réflexive ses présupposés métathéoriques. SiVa priori de la réification est transformé en un

11. Raulet, G. : Herbert Marcuse. Philosophie de l'émancipation, passim.

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a priori métaphysique, donc s'il n'est pas réflexivement contrôlé et contreba­lancé par Va priori de l'autonomie du sujet, l'espace métathéorique des possi­bles se cristallise et la théorie critique se transforme en une simple critique théorique de la réification. Une théorie critique qui substitue la métaphysique de la réification à son heuristique n'est pas une théorie critique, mais une théo­rie unidimensionnelle du social.

Dans cette seconde partie, j'essaierai de montrer que le diagnostic francfortois de la réification est le résultat d'une cristallisation prématurée de l'espace métathéorique des possibles. Dès le départ, la théorie critique se pré­sente comme un fonctionnalisme à rebours conçu de telle façon que seuls les processus sociaux contribuant à la stabilisation et à la reproduction de la domi­nation y trouvent leur place. En projetant son modèle métathéorique restreint et ultradéterministe (agir stratégique et structure matérialiste) sur la réalité et en substituant par la suite l'un à l'autre, la théorie critique a systématiquement et méthodiquement réifié le réifiant. Si, se plaçant dans la perspective de la sociologie actionnaliste, on conçoit la société comme un système hiérarchique à trois niveaux12- où le système supérieur d'action historique («système de création ») détermine le système politique (« système d'adaptation ») qui détermine à son tour le système inférieur d'organisation sociale («système de fonctionnement ») -, la sociologie critique apparaît comme une sociologie de l'action inversée, ou, comme le dit Touraine, comme une « antisociologie13 ». En effet, réduisant systématiquement la société à son niveau le plus bas, elle la conçoit invariablement comme une organisation ou, comme le dit quelque part Horkheimer, comme une « grande entreprise ». Et au fur et à mesure que l'ana­lyse s'éloigne de la perspective actionnaliste, elle se rapproche de ce que Bour-dieu appelle le «fonctionnalisme du pire14». Conséquemment, l'accent se déplace de la production à la reproduction et de la création à la domination. La société perd sa créativité et son historicité pour s'enfoncer dans la reproduc­tion et la réification. Quoi que les théoriciens de la réification puissent affir­mer, leur société unidimensionnelle n'est que le résultat de l'unidimensionnalité de leur propre théorie. En ce sens, on peut dire que la théorie critique est bel et bien devenue le symptôme de son propre diagnostic. La réification n'est pas seulement Va priori de la théorie critique, elle est aussi son point aveugle15. Parce que son premier mot est celui de la réification, son dernier mot est celui de la fin - fin de l'idéologie, fin de l'histoire, fin de l'individu. S'il faut retenir autre chose de la théorie critique que sa sensibilité à la douleur humaine et son refus d'oublier les crimes nazis, c'est sans doute son échec métathéorique.



  1. Le principe de la hiérarchie des trois niveaux (système d'action historique, système politique ou institutionnel, organisation sociale) et des trois approches correspondantes (sociologie de l'action, sociolo­gie néolibérale des décisions, sociologie fonctionnaliste) est au fondement de la sociologie tourainienne. Cf. Touraine, A. : Sociologie de l'action, chap. 2, Production de la société, chap. 1, La voix et le regard, chap. 3 et Pour la sociologie, chap. 1-3.

  2. Touraine, A. : Le retour de l'acteur, p. 26.

  3. Bourdieu, P. : Réponses, p. 58.

  4. Dans le langage à la mode de l'épistémologie constructiviste, de Maturana et Varela à Spencer Brown et Luhmann, on pourrait dire que la théorie critique voit ce qu'elle voit, mais qu'elle ne voit pas ce qu'elle ne voit pas. Seule une métacritique de la critique, qui voit ce que la critique ne voit pas, est à même de corriger les effets réificateurs de la cristallisation de l'espace métathéorique.

12 Une histoire critique de la sociologie allemande

Dans la mesure où une théorie ne peut être critique qu'en présupposant l'ouver­ture du système social, la théorie critique, axée comme elle l'est sur la démonstration de la clôture du système, est une contradiction dans les termes. L'impasse théorique et politique dans laquelle elle s'est fourvoyée prouve a contrario que, si la théorie veut être critique, donc si elle veut être plus qu'une critique théorique de la domination, elle doit absolument rouvrir l'espace métathéorique des possibles de la théorie sociale.



Max Horkheimer, 1895-1973

Max Horkheimer est né le 14 février 1895 à Zuffenhausen, près de Stuttgart. Fils de Moses Horkheimer, un fabricant juif de textile, il est d'abord destiné à prendre la relève de son père. Mais plus attiré par la philosophie -spécialement celle de Schopenhauer, comme en témoignent ses notes person­nelles (publiées vers la fin de sa vie sous le titre Aus der Pubertàt. Novellen und Tagebuchblàtter) - que par le commerce, il va à Munich, à Fribourg-en-Brisgau et à Francfort-sur-le-Main étudier la psychologie, l'économie et la philosophie. Fortement influencé par les formulations de son maître Hans Cornélius qui allient un néokantisme non dogmatique à un pragmatisme ouvert à de multiples expériences, il soutient en 1925 une thèse d'habilitation sur la Critique du juge­ment de Kant qui présente celle-ci comme le point de jonction de la philosophie théorique et de la philosophie pratique (Kants 'Kritik der Urteilskraft'als Bin-deglied zwischen theoretischer und praktischer Philosophie).

Bien que Horkheimer n'ait jamais rejoint l'un des partis radicaux de la République de Weimar, en tant qu'étudiant, il est de plus en plus attiré par la gauche. Ses amis, Theodor W. Adorno, Léo Lowenthal, Friedrich Pollock et Félix Weil sont également fascinés par l'impulsion nouvelle que Lukâcs et Korsch ont donnée au marxisme. En 1923, grâce au soutien financier du père de Félix Weil, Horkheimer, Pollock et Weil fondent l'Institut fur Sozialfors-chung. L'Institut, vaguement rattaché à l'université de Francfort, constitue à l'époque le seul institut marxiste de recherche interdisciplinaire en Allemagne. Horkheimer est manifestement trop jeune pour en prendre la direction, qui est confiée au marxiste autrichien Cari Griinberg. Griinberg meurt en 1930. Ayant terminé son livre sur les débuts de la philosophie bourgeoise (Anfànge der biir-gerlichen Geschichtsphilosophie), Horkheimer est nommé à la chaire de philosophie sociale et au poste de directeur de l'Institut. C'est à partir de cette date qu'on peut commencer à parler de « l'École de Francfort ».

Sous la direction de Horkheimer, l'Institut lance une revue, la célèbre Zeits-chriftfur Sozialforschung pour laquelle Horkheimer écrira des programmes de recherche (repris dans Kritische Théorie. Eine Dokumentation, 2 vol., 1968). Erich Fromm et Herbert Marcuse rejoignent les rangs de l'Institut, qui com­mence alors à collecter des matériaux en vue d'une recherche collective sur les relations entre l'autorité et la famille destinée, en partie, à expliquer l'ajourne­ment de la révolution (Studien tiber Autoritdt und Famille, 1936). En janvier 1933, l'Institut (alors surnommé le « café Marx ») est fermé en raison de ses positions hostiles au nazisme. Horkheimer le sauve ainsi que ses collabora­teurs, dont la plupart sont juifs et socialistes, en allant d'abord à Genève et à Paris. Il le fait redémarrer à New York, où il est accueilli par l'université de Columbia en 1934. La même année, il publie, sous le pseudonyme de Heinrich Regius, un recueil d'aphorismes intitulé Dâmmerung (Crépuscule). Dans une série d'articles - notamment dans « Théorie traditionnelle et théorie critique »

de 1937, article programmatique qui a donné son nom à la théorie critique de l'École de Francfort -, il s'attaque à la théorie traditionnelle et à sa poursuite désintéressée de la vérité, et affirme que l'émancipation sociale constitue le seul et unique but de la théorie critique. En 1938, Adorno rejoint Horkheimer à New York. Pour des raisons de santé, Horkheimer quitte New York et s'installe à Los Angeles, où il devient par la suite directeur de la section scientifique de FAmerican Jewish Committee. Il dirige la recherche et la publication des Stu-dies in Préjudice (5 vol., parus en 1949 et 1950).

Dans les années quarante, Horkheimer devient de plus en plus pessimiste quant à la possibilité de changer la société. Avec Adorno, il écrit Dialectique de la Raison {Dialektik derAufklarung. Philosophische Fragmente, 1947) et Éclipse de la Raison {Eclipse of Reason, 1947). Dans ces deux livres, Horkheimer développe une philosophie pessimiste de l'histoire qui met l'accent sur la raison instrumentale et la domination de la nature, éléments fondamentaux permettant d'expliquer la déchéance de la civilisation occidentale en général et la dérive totalitaire en particulier. La mise en accusation de la raison et de la civilisation occidentale est si radicale que tout ce qu'il écrira par la suite peut être considéré comme une simple clarification, accompagnée d'une tentative de sauver malgré tout quelques débris de la culture en déclin. Dans ses derniers écrits, réunis dans Gesellschaft im Ubergang (1972) et Sozialphilosophische Studien (1972), les thèmes schopenhaueriens de sa jeunesse font leur réappari­tion. Horkheimer est devenu pessimiste et conservateur. Il défend le capitalis­me libéral et la guerre du Viêt-nam, critique la libération sexuelle et la contestation estudiantine des années soixante. En même temps, on voit émer­ger un intérêt nouveau pour la religion, spécialement le judaïsme. Horkheimer n'hésite pas à avouer sa nostalgie du Tout Autre.

En 1949, Horkheimer était retourné à Francfort, où il avait retrouvé sa chai­re de philosophie sociale. L'Institut (qui devint par boutade « café Max ») avait été reconstruit et fut inauguré en 1951. Horkheimer devint recteur de l'univer­sité de Francfort (1951-1953). Puis il enseigna à l'université de Chicago (1954-1959). Nommé professeur émérite en 1959, citoyen d'honneur de la ville de Francfort, Horkheimer se retira à Montagnola en Suisse en 1960, tout en conservant son poste de directeur de l'Institut jusqu'en 1964. Il est mort à Nuremberg le 7 juillet 1973.

1

Max Horkheimer1

De l'organicité pseudo-naturelle de la société à la réification totale

En l'espace de quarante ans d'activité intellectuelle intense, la pensée de Max Horkheimer (1895-1973), le spiritus rector de ce qu'on appelle désor­mais, par analogie avec l'École de Cologne (Kônig) et celle de Munster (Schelsky), l'École de Francfort, a considérablement évolué2. Sa pensée, for­tement marquée par les événements historiques du fascisme, du stalinisme et de l'essor de la société de masse, n'est donc pas taillée d'une seule pièce3. On pourrait caractériser son évolution en termes d'une désillusion croissante face à l'attente (lukâcsienne) de la révolution, désillusion qui l'a d'abord amené à entamer une recherche interdisciplinaire sur les causes de l'ajournement de la révolution, qui a entraîné ensuite la revalorisation (marcusienne) de la philoso­phie marxiste, puis la radicalisation (adornienne) de la critique de la rationali­sation et, enfin, la dévalorisation (schopenhauerienne) de la civilisation.


  1. Les abréviations suivantes ont été utilisées : DD : Dawn and Décline. Notes 1926-1936 and 1950-1969; PB : Les débuts de la philosophie bourgeoise de l'histoire ;TC : Théorie critique. Essais ; TT : Théo­rie traditionnelle et théorie critique ; PF : « Pourquoi le fascisme ? » ; DR : Dialectique de la Raison ; ER : Éclipse de la Raison ; GS3 : Schriften 1931-1936 ; GS4 : Schriften 1936-1941 ; GS5 : Schriften 1941-1950 ; GS7 : Vortràge und Aufzeichnungen 1949-1973 ; GS8 : Vortràge und Aufzeichnungen 1949-1973 ; GS12 : Nachgelassene Schriften 1949-1972.

  2. Dans l'ensemble, les introductions à la pensée de Max Horkheimer sont plutôt médiocres. Cf. néan­moins Stirk, P. : Max Horkheimer. A New Interprétation ; Gumnior, H. et Ringguth, R. : Max Horkheimer in Selbstzeugnissen und Bilddokumenten ; Reijen van, W. : Horkheimer zur Einfiihrung ; Skuhra, A. : Max Horkheimer. Eine Einfiihrung in sein Denken ; et Schmidt, A. : Zur Idée der kritischen Théorie. Elemente der Philosophie Max Horkheimers. Pour une bibliographie secondaire plus extensive, cf. Gortzen, R. : « Auswahlbibliographie der Horkheimer-Rezeption », dans Schmidt, A. et Altwicker, N. (sous la dir. de) : Max Horkheimer heute. Werk und Wirkung, p. 384-399.

  3. Sur le contexte historique, cf. Vincent, J.-M. : La théorie critique de l'École de Francfort, p. 13-56 ; Slater, P. : Origin and Significance of the Frankfurt School : A Marxist Perspective, p. 1-25 ; et surtout Dubiel, H. : Theory and Politics. Studies in the Development ofCritical Theory, l" partie.


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