Une histoire critique de la



Yüklə 2,37 Mb.
səhifə26/34
tarix31.10.2017
ölçüsü2,37 Mb.
1   ...   22   23   24   25   26   27   28   29   ...   34

JORGEN HABERMAS

277


vers les prétentions à la validité, bloquent le « transfert intermodal des préten­tions à la validité » (E, 343), et obligent les acteurs à adopter une attitude objectivante à l'égard d'eux-mêmes et des autres. Le refoulement de l'atti­tude performative au profit de l'attitude objectivante signifie que les rela­tions sociales et les expériences vécues sont systématiquement assimilées à des choses, Le. à des objets qui peuvent être appréhendés et manipulés. L'agir instrumental, stratégique ou médiatisé par les médiums régulateurs devient alors le seul et unique mode d'action, si bien que tout ce sur quoi il porte se transforme en pseudo-nature. La prédominance chosificatrice de la rationalité cognitive-instrumentale et de l'agir stratégique ou médiatisé qui y correspond - et qui est induite par l'infiltration des médiums régulateurs dans le monde vécu -, finit par réifier la pratique communicationnelle quotidienne : « Dans la mesure où le monde vécu est livré aux impératifs des sous-systèmes autonomisés [...] la force pathogène [des médiums] pénètre silencieusement dans les pores de la praxis communicationnelle quotidienne [et] le monde vécu est réifié sur la voie d'une rationalisation unilatérale » (R, 269).

4. 3. Critique de la thèse de la colonisation du monde vécu

1) La thèse de la colonisation intérieure explique les pathologies sociales de la modernité par l'incursion des impératifs systémiques du complexe monétaire-bureaucratique dans des sphères d'action qui ne sauraient relever des mécanismes d'intégration par le système sans que soient générés indirectement des effets pathologiques. Cette thèse, selon laquelle les médiums régulateurs ne peuvent pas remplir les fonctions de reproduction symbolique sans effets pathologiques, dépend, à son tour, de la thèse forte selon laquelle « les fonctions [de la trans­mission culturelle, de l'intégration sociale et de la socialisation] ne peuvent être remplies que par le médium de l'agir orienté vers l'intercompréhension » (E, 390).

Cette thèse de l'exclusivité, qui instaure une relation bijective entre l'agir orienté vers l'intercompréhension et la reproduction symbolique du monde vécu, est à mon avis intenable. Elle repose sur une idéalisation du monde vécu qui a pour effet d'évacuer les rapports de force qui accompagnent les actes communicationnels et contribuent à la reproduction à l'identique de la violence symbolique, des institutions et des systèmes de répression existants. Une fois de plus, Habermas néglige l'importance de l'agir stratégique masqué. Il projette son histoire contre-factuelle sur l'histoire réelle et prend la conclusion d'une expérience mentale, servant de standard critique pour apprécier les effets de la réification, pour la réalité, succombant ainsi au paralogisme de la contre-factualisation du réel.

Le résultat concret de cette hypostase d'une fiction méthodologique, destinée à mettre en lumière l'écart entre le réel et le possible, est que Habermas confond la rationalisation du monde vécu et sa reproduction symbolique. En effet, si la rationalisation du monde vécu requiert effectivement et impérativement l'agir communicationnel pur, ce n'est manifestement pas le cas de la reproduction


278 Une histoire critique de la sociologie allemande

symbolique du monde vécu. Celle-ci ne dépend pas seulement de l'agir orienté vers l'intercompréhension, elle dépend aussi et tout autant de l'agir stratégi-quement masqué. En affirmant que la reproduction symbolique dépend seule­ment des processus d'intercompréhension rationnelle, donc en réaffirmant que « le monde vécu peut seulement se reproduire par l'agir communicationnel, c'est-à-dire par des processus d'intercompréhension qui dépendent de la posi­tion prise par rapport aux prétentions critiquables à la validité » (FG, 394), Habermas ne méconnaît pas seulement l'apport à la reproduction symbolique de l'agir orienté vers le succès, mais il suggère, en outre, que cet apport est à la base de la réification du monde vécu. Mais si tel est le cas, c'est-à-dire si ce n'est pas seulement l'intrusion de l'agir médiatisé, mais aussi l'irruption de l'agir stratégique dans le monde vécu qui est pathologique, alors Habermas doit accepter la thèse wébérienne et laisser tomber sa propre thèse selon laquelle « il n'y a pas de concurrence entre les types de l'agir orienté vers l'intercompréhension ou vers le succès, mais entre les principes de l'intégration sociale » (TAC 1,350). La thèse de l'exclusivité n'est donc pas seulement fausse, elle conduit aussi à des contradictions. Habermas ferait mieux de l'abandonner.

2) Si je m'oppose à l'idée que les fonctions de reproduction symbolique peuvent être remplies seulement par l'agir communicationnel, je ne conteste pas, en revanche, la thèse selon laquelle ces fonctions ne peuvent pas être rem­plies par l'agir médiatisé sans effets réifïants, et pour les raisons suivantes : « C'est d'abord entre les interactions régulées par les médiums et les conditions de la reproduction symbolique du monde vécu que surgissent des incompatibilités structurelles. [...] Les fonctions de reproduction symbolique ne peuvent ab­solument pas être remplies par les médiums régulateurs de l'argent et du pouvoir : le sens ne peut être ni acheté, ni obtenu par la force » (E, 390).

Si la reproduction symbolique du monde vécu ne peut relever des mécanismes systémiques sans effets pathologiques, Habermas estime qu'en revanche, les fonctions de reproduction matérielle, dans la mesure où elles n'exigent pas, par nature, d'être remplies par des actions communicationnelles, peuvent être abandonnées aux systèmes d'action régulés par des médiums - si ce n'est sans douleur, du moins sans effets pathologiques. Cette thèse a des implications importantes, car avec elle, Habermas abandonne tout simplement les prémisses de la théorie marxiste de l'aliénation du travail et du fétichisme de la marchandise. Pour Marx, la monétarisation du travail, qui n'est possible que si la force de travail concrète est transformée en force de travail abstraite - autrement dit si elle est appropriée comme marchandise et aliénée par rapport à son contexte vécu -, entraîne ipso facto les effets pathologiques de l'aliénation et du fétichisme62.

62. Sans être marxiste, Polanyi a longuement analysé le processus de « désencastrement » (disembedding) de l'économie en insistant sur ses effets pathologiques. Si je me réfère ici à ce chef-d'œuvre de l'histoire économique qu'est The Créât Transformation, c'est parce que j'estime que ses impulsions critiques, après tout assez proches de celles de Habermas, demeurent toujours d'actualité. Les activités du MAUSS le prou­vent d'ailleurs, et avec ce livre, j'espère pouvoir contribuer au développement d'un courant de pensée « habermaussien » {sic).

JOrgen Habermas

279


Contre Marx, Habermas affirme que ni la monétarisation de la force de travail, ni l'autonomisation de la valeur d'échange ne peuvent être considérées comme pathologiques en soi. Impressionné par les réalisations fonctionnelles de l'économie capitaliste, Habermas insiste, contre Marx mais avec Luhmann, sur la « valeur d'évolution » de l'autonomisation du sous-système économique : « Marx conçoit à ce point l'économie capitaliste comme une totalité qu'il méconnaît la valeur propre, pour l'évolution historique, des sous-systèmes régulés par des médiums. Marx ne voit pas que la différenciation entre l'appa­reil de l'État et l'économie représente aussi un niveau supérieur de différencia­tion du système [...] Ce niveau d'intégration est d'une importance qui déborde l'institutionnalisation d'un nouveau rapport de classes63» (TAC II, 373).

Contre le projet révolutionnaire de la dédifférenciation socialiste qui vise à réencastrer (reembedding) le système économique autonomisé à l'horizon du monde vécu, Habermas insiste donc sur la valeur évolutionnaire de la médiati­sation systémique par l'argent. Par là même, il n'abandonne pas seulement l'espoir, qu'il avait lui-même caressé, de la transparence du monde ; mais il ne dit plus un mot non plus de la possibilité du passage à un nouveau principe d'organisation de la société. Les effets aliénants et fétichisants, spécifiques des classes laborieuses, induits par la subsomption systémique des contextes vécus sous la forme de la marchandise, peuvent être éliminés, selon Habermas, à l'intérieur même des relations de production capitalistes.

Je ne conteste nullement ce point de vue. Seulement, je ne vois pas pour­quoi il faut abandonner le projet de « déchiffrer le contexte systémique de l'autovalorisation du capital [...] comme un processus de réification du travail vivant » (TAC 11,411). De même, je ne vois pas non plus pourquoi « les domai­nes d'action systémiquement intégrés ne peuvent plus être transformés par une démocratisation interne » (VEP, 36). Car en arguant de la sorte, on pourrait penser avec Breuer que Habermas plaide effectivement pour « un capitalisme qui se restreint à l'exploitation du travail et s'arrête aux portes de l'École, de l'Université, du Parlement et de la famille64 ». En plaidant pour une démocrati­sation des sphères du travail et de l'administration, il ne s'agit pas de réintro­duire la perspective de la dédifférenciation fonctionnelle de la société, mais bien de maintenir une perspective heuristique et critique.

3) Habermas reconnaît, certes, que la disjonction du monde vécu par rap­port au système ne s'effectue pas « sans douleur » (TAC II, 352 ; E, 391) ; mais, contrairement à Marx, il refuse d'identifier la disjonction et la réification.



  1. Selon Cerutti, cette interprétation de Marx ne rend pas justice à Marx. Contrairement à ce que Habermas affirme, Marx a bien vu que la différenciation entre l'appareil d'État et l'économie représente aussi un niveau supérieur de différenciation, sinon on ne comprend pas pourquoi il a célébré le caractère révolutionnaire - tant sur le plan social que sur le plan technique - du mode de production capitaliste. Cf. Cerutti, F. : « Habermas und Marx », p. 357-358. Habermas résume sa critique de Marx dans « Nachholende Révolution und linker Revisionsbedarf. Was heiBt Sozialismus heute », dans KPS7, p. 188-204. Dans un excellent article d'inspiration habermassienne, Wellmer montre quant à lui comment on peut encore être marxiste à l'ère postmarxiste. Cf. Wellmer, A. : « Bedeutet das Ende des 'realen Sozialismus'auch das Ende des Marxschen Humanismus ? », dans Endspiele : Die unversôhnliche Moderne, chap. 3.

  2. Cf. Breuer, S. : « Die Depotenzierung der Kritischen Théorie », p. 140.

280 Une histoire critique de la sociologie allemande

Je voudrais contester cette distinction et montrer que, comme la reproduction symbolique, la reproduction matérielle du monde vécu ne peut pas relever des médiums régulateurs sans effets pathologiques65. Contrairement à ce qu'affirme Habermas, je crois qu'il n'y a pas de « seuil à partir duquel la médiatisation du monde vécu se retourne en colonisation » (TAC II, 351). La médiatisation du monde vécu signifie eo ipso sa réification.

Or, pour démontrer cela, il faut d'abord clarifier les relations d'échange entre les sous-systèmes économique et politique d'une part, et les ordres insti­tutionnels du monde vécu qui y correspondent d'autre part. Avec l'avènement du capitalisme, les sphères d'action socialement intégrées que sont la sphère privée et l'espace public se constituent face aux domaines d'action systémi-quement intégrés que sont l'économie et l'État. Une fois qu'ils sont disjoints, l'échange entre les sous-systèmes et les sphères du monde vécu s'effectue uni­quement par les médiums de l'argent et du pouvoir. Autour de ces relations d'échange se cristallisent quatre rôles sociaux : vus de la sphère privée, les hommes entrent en contact avec le sous-système économique en tant que salariés (échange de la force de travail contre un salaire) et consommateurs (offre de biens et de services en échange de la demande des consommateurs) ; vus de l'espace public, ils sont en relation avec le sous-système politique en tant que clients (offre de prestations de l'administration contre des impôts) et citoyens (offre de décisions politiques en échange de la loyauté des masses). Étant donné que les relations d'échange entre les sous-systèmes et les ordres institutionnels du monde vécu ne peuvent s'effectuer que par les médiums régulateurs, la disjonction est inséparable de la médiatisation du monde vécu.

Cette médiatisation est douloureuse, car dans la mesure où les médiums de l'argent et du pouvoir ne peuvent réguler les relations d'échange entre système et monde vécu que si « les produits du monde vécu ont été mis en conformité avec les médiums et convertis en purs facteurs du sous-système correspon­dant » (TAC II, 355), elle implique une abstraction violente des contextes du monde vécu. Marx parlait à ce propos d'« abstractions réelles », et il identifiait immédiatement la médiatisation du monde vécu à sa réification. Habermas, quant à lui, conteste cette identification. La médiatisation des fonctions de reproduction matérielle est certes pénible, mais elle n'est pas pathologique ; la médiatisation ne se renverse en colonisation que lorsque les fonctions de reproduction symbolique sont touchées par la monétarisation et la bureaucrati­sation. Or, cette distinction ne tient pas. La médiatisation provoque dans tous les cas une réification du monde vécu. La disjonction n'est pas seulement pénible, elle est aussi zlper se pathologique. Le plus étonnant est que Habermas le reconnaît d'ailleurs lui-même.

« Du point de vue historique, la monétarisation et la bureaucratisation de la force de travail et des prestations de l'État ne s'effectuent absolument pas de façon indolore : au contraire, il faut payer le prix du bouleversement des formes

65. Cf. également l'excellente analyse de George Kneer : Die Pathologien der Moderne. ZurZeitdiagnose in der Théorie des kommunikativen Handelns von Jtirgen Habermas, chap. 5 et, pour un petit résumé rapide, du même : Rationalisierung, Disziplinierung und Differenzierung, p. 151-155.



JORGEN HABERMAS

281


de vie traditionnelles (TAC II, 352) [...] La transformation de la population campagnarde en plèbe et la prolétarisation des ouvriers souvent concentrés dans les villes sont les premiers exemples d'une réification de la pratique quo­tidienne provoquée par le système (PDM, 415) [...] À partir du moment où les processus d'échange passent par des médiums, on voit apparaître un troisième niveau de connexions fonctionnelles autonomisees. Elles coagulent pour devenir une socialité sans normes, qui peut apparaître dans le monde objectif comme une chose, comme un milieu de vie chosifié. La disjonction entre système et monde vécu se reflète d'abord au sein des mondes vécus modernes comme chosification (TAC II, 189 ; PDM, 415) ».

4.4. De la réification conventionnelle à la réification postconventionnelle

Cette reconnaissance explicite du caractère réifiant de la disjonction ne reflète pas un retour réflexif. Si Habermas reconnaît les effets aliénants et spécifiquement classistes de la prolétarisation et de l'imposition de taxes par l'État, il estime cependant qu'il s'agit là d'une affaire du passé. Dans le capita­lisme avancé, le rôle de travailleur a perdu ses traits prolétariens pathogènes66. Un « nouveau type d'effets de réification, non spécifiques des classes sociales » (TAC II, 384), associé au rôle de consommateur et de client, est apparu, et c'est à eux que Habermas s'intéresse. Désormais, la réification doit se mesurer au « bouleversement de mondes vécus post-traditionnels » et non plus à la « disparition des mondes vécus traditionnels » (TAC II, 384). La poussée de la réification des formes de vie post-traditionnelles coïncide chez Habermas avec l'essor de l'État de droit social. L'avènement de l'État-providence, qui apaise le conflit de classes, va de pair avec un déplacement des conflits centrés sur le rôle de salarié et de contribuable vers ceux de consommateur et de client67.

Dans l'État social, les salariés sont, en quelque sorte, dédommagés pour la perte des possibilités d'autoréalisation, inévitablement associée au processus de production dans des organisations formellement organisées, par un accrois­sement graduel du niveau de consommation. Le rôle d'employé est donc « nor­malisé » par le biais du rôle de consommateur, mais cette compensation pour l'aliénation ne signifie pas pour autant que les possibilités d'autoréalisation s'accroissent. Même s'il estime maintenant, comme Friedmann, que l'aliéna­tion du travail peut en quelque sorte être compensée par la consommation, il me semble quand même que Habermas maintient en partie ses idées de jeunesse.



  1. Pour une comparaison critique entre la théorie de l'aliénation de Marx et la théorie de la réification de Habermas, cf. Kunneman.H. : « Surplus-vervreemdingencommunicatievearbeidsinstituties »,p. 416-433.

  2. Lors du passage de l'analyse de la réification traditionnelle à la réification post-traditionnelle, la description des rôles de client et de salarié se transforme subrepticement. Dans la première version, le rôle de client est analysé en termes de contribution du monde vécu au système (le caractère pénible des prélève­ments et des impôts) ; dans la version finale, Habermas l'analyse en termes de rétribution du système au monde vécu (le caractère réifiant de la « juridicisation » - Verrechtlichung). De même, en ce qui concerne le rôle de salarié. Dans la première version, Habermas l'analyse en termes de transformation du travail concret en travail abstrait ; dans la version finale, en revanche, il ne parle plus du travail abstrait, mais de l'espoir d'autoréalisation non réalisé qui est associé à ce rôle. Cf. Kunneman, H. : « Kolonisering en fragmentering : Zwakke plekken in Habermas'tijdsdiagnose », dans Van Doorne et Korthals, M. (sous la dir. de) : Filosofie en maatschappijkritiek. In débat met Habermas, p. 108.

282 Une histoire critique de la sociologie allemande

Le paupérisme dans la sphère de la production ne disparaît pas sans laisser de traces. Déplacé de la sphère de la production, il réapparaît dans la sphère de la consommation. À l'instar de la monétarisation de la force de travail, la monétarisation de la consommation entraîne des effets réifiants : de même que le travail concret doit être transformé en travail abstrait pour pouvoir être échangé contre un salaire, la valeur d'usage doit être convertie, par toutes sortes de techniques de perlocution publicitaire, en valeur d'échange pour que les besoins puissent correspondre aux biens et aux services offerts. Étant donné que l'interprétation des besoins dépend des processus communicationnels se déroulant dans la sphère privée, l'instrumentalisation du rôle de consommateur représente une menace pour la reproduction symbolique du monde vécu. L'inter­prétation des besoins ne peut pas être soumise, selon Habermas, aux impératifs du système économique sans effets pathologiques. « À la différence de la force de travail, il n'est pas possible de les acheter [les besoins] » (TAC II, 354).

La nécessité de la compensation se manifeste aussi dans la relation entre le sous-système politique et l'espace public. En effet, dans les sociétés capitalistes, les hommes ne sont pas seulement spoliés, par la structure aliénée du travail et en tant que salariés, de la possibilité de se réaliser ; en tant que citoyens, ils sont aussi dépouillés par la structure aliénée de la cogestion de la possibilité d'autodétermination. C'est le cas car « entre capitalisme et démocratie, il y a un rapport de tension insurmontable » (TAC II, 379). En effet, le système poli­tique doit d'une part, s'assurer de la loyauté des masses et des légitimations qui se constituent dans l'espace public, et d'autre part, il doit stabiliser l'accu­mulation du capital privé. Cette tension - qui résulte du fait que le système politique doit à la fois légitimer ses décisions et les mettre à l'abri d'une volonté commune issue de la discussion capable de mettre en question les rapports de propriété - est résolue dans les démocraties parlementaires par la neutralisation du rôle de citoyen. Les citoyens n'ont aucune influence sur les décisions réelles ; leur influence se limite au recrutement du personnel politique dirigeant. Par là même, ce rôle est en quelque sorte réduit à celui de consommateur. Comme le disent Cohen et Arato, « les électeurs sont des consommateurs, les partis sont des entre­preneurs qui offrent tout un choix de ballots ou du personnel68 ».

Pour compenser la perte de la possibilité de s'autodéterminer, inévitablement associée à une participation politique neutralisée et dépouillée de son effectivi-té, l'État social offre aux citoyens les services de prévoyance et de sécurité sociale. Le rôle de citoyen est donc « normalisé » en gonflant le rôle de client : « Les conséquences pénibles résultant d'un mode institutionnalisé et aliéné de cogestion sont répercutées sur le rôle de client exactement comme le fardeau de la normalisation dans le travail aliéné est déchargé sur le rôle de consom­mateur » (TAC H, 385). Et de même que le rôle de consommateur n'accroît pas les possibilités d'autoréalisation, le rôle de client n'accroît pas les possibilités d'auto­détermination. Bien au contraire, l'extension paternaliste du réseau de garanties de l'État-providence entraîne la dépendance croissante de ses bénéficiaires. « L'indi-



68. Cohen, J. et Arato, A. : Civil Society and Political Theory, p. 5.

JÙRGEN HABERMAS

283


vidu organise son existence dans le cadre de ces béquilles ; il mène sa vie libéré des soucis matériels, mais marqué par la prise en charge excessive de l'État et en même temps touché par la crainte de la perdre » (TAC H, 472).

La transformation des problèmes vécus en « cas sociaux » qui peuvent être subsumés sous le droit et traités par la « thérapeutocratie » (TAC II, 400) va de pair avec une abstraction violente du contexte social et de l'histoire vécue de la personne concernée qui a des conséquences négatives sur la compréhension de soi. Les moyens juridiques et administratifs employés pour mettre en œuvre les programmes de l'État social ne sont pas un médium passif, pour ainsi dire dépourvu de qualités. Bien au contraire, la « juridicisation » (Verrechtlichung) de la sphère privée entraîne la réification des relations communicationnelles. Par exemple, le droit de divorcer a pour implication que deux individus qui se sont intimement aimés se rapportent l'un à l'autre selon une attitude objecti­vante et se traitent réciproquement comme des sujets de droit anonymes. Habermas considère le processus d'abstraction qui se produit dans la relation des clients aux administrations de l'État social comme « un cas exemplaire de colonisation du monde vécu, colonisation qui est à l'origine des phénomènes de réification dans les sociétés capitalistes avancées69 » (TAC II, 355).

4. 5. La réification par déplacement des crises systémiques

Jusqu'à présent, j'ai exposé la réification des mondes vécus traditionnels et la réification compensatrice des mondes vécus post-traditionnels. Or, outre ces deux types de réification causés par l'hypertrophie des sous-systèmes régulés par des médiums, Habermas en distingue un troisième qui, lui, est engendré par le déplacement des crises systémiques vers le monde vécu. Ici, Habermas reprend les arguments de Raison et légitimité : si l'État interventionniste ne réussit pas à stabiliser les dysfonctionnements du marché, la tendance à la crise économique peut involontairement être transférée du système économique vers le système politique. Si les prestations de l'économie et de l'administration restent manifestement en dessous d'un seuil affiché de prétentions, ces sous-systèmes peuvent susciter une perte de légitimité ou un manque de motivation dans le monde vécu. Dans la mesure où ces réactions de résistance du monde vécu traduisent une prise de conscience de la crise et témoignent d'une capacité de résistance intacte des citoyens, elles sont parfaitement saines. C'est seulement quand le système amortit les crises de régulation - Le. les troubles de la repro­duction matérielle - en recourant à l'exploitation des ressources du monde vécu qu'il en résulte des pathologies qui peuvent être caractérisées comme réification de la pratique communicationnelle courante.

69. Le fait que Habermas considère la clientélisation comme le « cas exemplaire » de la réification post-traditionnelle est quelque peu problématique dans la mesure où il définit le rôle de client comme un rôle parallèle à celui de salarié. En effet, à la différence des rôles de consommateur et de citoyen, qui sont définis par référence aux processus communicationnels de la sphère privée et de l'espace public, ces rôles sont définis « dans la dépendance des organisations », c'est-à-dire « par référence à des domaines qui sont formellement organisés » (TAC II, 354). Strictement parlant, la clientélisation devrait être considérée, à l'instar de la salarisation, comme ayant une valeur propre pour l'évolution. Cf.kce propos Kunneman, H. : « Kolonisering en fragmentering : zwakke plekken in Habermas'tijdsdiagnose », p. 105-108.


284 Une histoire critique de la sociologie allemande

Cette reprise de l'argumentation de Raison et légitimité dans le nouveau cadre théorique de la théorie de l'agir communicationnel pose cependant problème. Dans la mesure où les crises de motivation et de légitimation ne se laissent pas conce­voir sur le modèle des relations d'échange entre le monde vécu et le système repris de Luhmann70, Habermas est une fois de plus victime de ses emprunts au fonction­nalisme systémique de Bielefeld. En effet, dans ce modèle échangiste, l'échange entre les sous-systèmes et les ordres institutionnels du monde vécu ne peut s'effec­tuer que par les médiums de l'argent et du pouvoir. Les motivations et les légitima­tions n'y figurent pas comme médiums d'échange et, cependant, elles ne peuvent pas non plus être réduites aux médiums de l'argent et de pouvoir. Or, s'il en est ainsi, comment peut-il alors rendre compte des crises de motivation et de légitima­tion ? Il ne le peut pas, et comme nous le verrons, il introduira un correctif dans Faktizitat und Geltung - lorsqu'il critiquera la conception luhmannienne des sys­tèmes autopoïétiques pour son élimination du langage courant comme médium d'échange intersystémique (FG, 67-78,415-429).

Pour Habermas, la colonisation du monde vécu, que ce soit par l'entrée en force des médiums régulateurs dans la sphère de reproduction matérielle et symbolique du monde vécu, ou par la « substitution de pathologies du monde vécu aux crises de régulation » (TAC II, 424), est, en dernière instance, due à la structure de classe qui caractérise le capitalisme tardif : « C'est précisément la limitation imposée par l'État social au conflit de classes qui anime, dans les sociétés avancées de l'Ouest, la dynamique d'une réification des domaines d'actions structurés par la communication » (TAC II, 332).

Or, on cherche en vain un plaidoyer pour une alternative fonctionnelle au capitalisme, alors même que c'est la contradiction entre le capital et le travail qui active le système et le propulse au-delà de la reproduction matérielle et symbolique. En effet, Habermas craint que le projet socialiste - qui vise à affaiblir l'économie capitaliste - ne fasse que renforcer le pouvoir de l'appa­reil d'État et, inversement, que le projet néolibéral - qui vise à affaiblir l'État -ne fasse que renforcer le pouvoir du marché. En conséquence, il plaide, dans un discours devant les Coites espagnoles, pour une « continuation réflexive », réflexive car sensibilisée par les effets pathologiques d'un paternalisme systé­mique, de la politique de l'État social (KPS6, 157).

Plutôt que de miser sur la stratégie offensive des mouvements alternatifs qui visent à infléchir l'évolution vers une voie non capitaliste, Habermas sou­tient la stratégie défensive desdits nouveaux mouvements sociaux qui luttent pour protéger le monde vécu contre l'incursion colonisatrice des systèmes71.


  1. Cf. Luhmann, N. : « Generalized Media and the Problem of Contingency », dans Loubster, J. et alii (sous la dir. de) : Explorations in General Theory in Social Science, vol. 2, p. 507-532 et, du même : « Einfiihrende Bemerkungen zu einer Théorie symbolisch generalisierter Kommunikationsmedien », dans Soziologische Aufklàrung II, p. 170-192. Bien que Habermas ait introduit sa propre conception des médiums régulateurs en discutant l'interchange paradigm de Parsons, son analyse se montre en fait bien plus proche de l'analyse luhmannienne des « médiums généralisés de communication » que de celle de Parsons. Cf.kce propos l'excellent article de Baxter, H. : « System and Lifeworld in Habermas's Theory of Communicative Action », p. 54 sq.

  2. Dans un excellent article, Calhoun montre que la plupart des caractéristiques des « nouveaux mou­vements sociaux » - tels que la défense du monde vécu et des identités culturelles, analysée par Touraine, Melucci, Pizzorno, Habermas, Offe et Eder - se trouvent déjà dans les mouvements non classistes du xix* siècle. Cf. Calhoun, C : « New Social Movements of the Early Nineteenth Century », p. 385-427.

JÛRGEN HABERMAS

285


Les nouveaux conflits sociaux, qui surgissent « aux points de jonction entre système et monde vécu », n'ont pas trait à des problèmes de distribution, mais à des questions qui touchent à la « grammaire des formes de vie » (TAC II, 432, 435). Ce dont il s'agit, c'est de procéder à une « domestication sociale » des sous-systèmes et d'ériger des barrages contre l'intrusion de régulateurs systémiquement fonctionnels dans les domaines de la vie structurés par la communication. Les interférences réifiantes du système avec le monde vécu doivent être arrêtées. L'inverse, l'influence des impulsions du monde vécu sur les sous-systèmes, n'est pas considéré72.

Yüklə 2,37 Mb.

Dostları ilə paylaş:
1   ...   22   23   24   25   26   27   28   29   ...   34




Verilənlər bazası müəlliflik hüququ ilə müdafiə olunur ©muhaz.org 2020
rəhbərliyinə müraciət

    Ana səhifə