Iv. Traces utopiques et libertaires


b)L’utopie dite « islamique »



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b)L’utopie dite « islamique »


Parmi ces mouvements, certains peuvent être cités dans ce chapitre, avec une extrême prudence quant à leurs traits libertaires et quant à leurs aspects utopiques. Avant de les décrire il faut rappeler ce que représente aujourd’hui « l’utopie islamique ». Je vais surtout utiliser le livre d’Olivier CARRÉ, même s’il est parfois trop limité dans l’espace à « l’Orient arabe » et à la pensée arabe668.
L’utopie, au sens de l’âge d’or, celui d’un « Royaume de Dieu sur terre », mythique ou en tout cas fort idéalisé (un « mythe idéologique » écrit fort justement Pier Francesco ZARCONE669), renvoie à la période primitive de l’Islam, celle strictement liée au pouvoir théocratique, économique et militaire de MAHOMET à Médine. Il s’agit donc d’une très courte parenthèse historique, que certains étendent cependant aux 4 califes suivants (au VII° siècle, jusqu’en 632 ou 661).

À cette époque, MAHOMET cumule tous les pouvoirs et tous les rôles, les vies sociale, économique, culturelle, judiciaire, militaire et politique étant mêlées. Cet « État théocratique coranique initial » se présente donc comme unitaire ou unitariste, tout se confondant en un seul ensemble présenté (à tort évidemment) comme non conflictuel. MAHOMET a été obligé de s'imposer par la force armée, il ne faut pas l'oublier. Certains intellectuels ou idéologues actuels mettent en avant une prétendue «société sans classe», forme étonnante de communisme appliqué, voire comme une société sans État au sens actuel du terme, puisque «les termes islam et État sont incompatibles» affirme Abdennur PRADO670. À tort bien évidemment car les différences sociales (MAHOMET appartient, notamment par mariage, aux classes supérieures), ethniques ou tribales, de localités… sont multiples et jamais totalement réduites.

Il repose également sur une posture égalitaire fondamentale, celle des croyants, dans une communauté (‘Umma) qui serait sans différences ethniques ou nationales, ni même sexuelles si on est sensible à la position assez moderne du prophète vis-à-vis de la femme. Cette ‘Umma ou Oumma serait investie de la réalité du pouvoir, et serait seule en mesure de choisir le calife, ce que les kharidjites ultérieurement revendiqueront. On pourrait parler de communauté s’administrant elle-même, pré ou antiétatique. Cette communauté des croyants présente donc bien des traits sympathiques, à postériori, d’autant qu’elle exprime aussi une vraie dénonciation de tout nationalisme, de tout étatisme séparatiste, de toute distinction personnelle…

Cet « État » initial serait également d’une certaine manière un État providence avant la lettre car il pratiquerait l’entraide et la fraternité islamique en imposant le don (un des 5 Piliers), voire en justifiant l’expropriation et en assumant une saine redistribution égalitaire (zaqât) notamment vers les plus démunis : CARRÉ parle « d’État zakâtique ». Sur le plan économique la valorisation des biens communs et la condamnation du profit et de l'intérêt (riba) dans le Coran671 peuvent être interprétés comme des postures fondamentalement anticapitalistes avant la lettre.

La persistance de biens fonciers religieux communs (le wakf ou waqf) dont les revenus sont affectés à des œuvres charitables forme une symbiose entre propriété collective et visée zakâtique. Le wakf provient de la dotation en usufruit de biens par des propriétaires souvent aisés à des fins d'entraide. Il n'est nullement obligatoire à la différence de la zaqât, mais comme la tradition attribue sa création à une volonté de Mahomet lui-même, il constitue une institution assez étendue et respectée.
Sur cette vision assurément caricaturée et non suffisamment contextualisée de l’Islam et de l’utopie médinoise des origines se fondent tout autant un réformisme musulman («traditionnalisme» et/ou «littéralisme») qu’un extrémisme radical et souvent violent (appelé aujourd’hui « islamiste », «radicalisme islamiste» ou « Islam politique »). Il y a bien illusionnisme, récupération partiale, manipulation du passé, à des fins autant religieuses que politiques. Tous recherchent avec des moyens différents à renouer avec ce passé mythifié (fondamentalisme) ou à appliquer au mieux (pour certain à la lettre) un texte coranique jugé parfait (intégralisme). L’unité du monde (Dunya) et de la société, avec celle de la direction politique étatique (Dawla) et de la religion (Dîn) donne la revendication acritique (et non vraiment présente dans le Coran !672) de « l’inséparabilité des 3 D ». Les radicaux et fondamentalistes de l'islam actuel se présentent souvent comme des «néo-communautaristes»673.

Il s’agit donc, en s’inspirant d’un supposé âge d’or harmonieux de la communauté médinoise, de projeter pour l’avenir proche un monde nouveau dont la seule idéologie serait l’Islam des origines. On retrouve ici, comme dans beaucoup de projets utopiques, une utopie nostalgique et régressive, qui côtoie une utopie du renouvellement, de la renaissance : passé, présent et futur étant indissociablement mêlés. L’intérêt est que ce mouvement, profondément réactionnaire et anti-progressiste au niveau politique et religieux, absorbe sans complexe le modernisme technique de l’ère numérique.




    Dès le début de l’islam, des mouvements (quelques «groupes libertaires» et quelques expressions de «démocratie spontanée»674) semblent mettre en avant l’importance et la libre détermination des actes humains, ainsi que la liberté d’interprétation par rapport aux textes sacrés, laissant donc à l’homme une certaine autonomie. D'où l'idée parfois d'évoquer, comme le fait Abdennur PRADO, une sorte «d'anarchisme mystique»675 qui rejoint parfois le développement précédent sur l'utopie islamique (et la communauté «anarchiste»676 de Médine). Dans l’Utopie de l'islam, Leïla BABÈS677 met en avant une distanciation d'avec le politique et l'étatique, d'où son sous-titre : La religion contre l'État. Cet anarchisme (ou pratique anarchisante) restant dans le cadre religieux, elle avance la notion «d'anarco-théocratie». On comprend bien ce qu'elle veut dire, mais c'est un drôle d'usage d'un anarchisme dont l'essentiel de la pensée réfute toutes les dominations, y compris religieuses.

Cette curieuse présentation de l'islam, avancée tout de même avec réserve par PRADO (plutôt des «convergences» ou des «analogies»678) et avec vigueur par Jean VENEUSE, reposerait sur plusieurs traits qui prouveraient l'existence «d'un fond anarchiste inhérent à l'islam»679 :

Plan politique et sociétal :

- la primauté accordée au peuple (en fait la communauté des croyants) autour du concept d'Ummah. Dans ce sens le khalifat pourrait être interprété comme un domaine niant les frontières et les différences.

La mise en avant de l'intérêt commun (’Istislâh) sera repris par les malikites et serait proche de istihsân hanafite.

- l'incompatibilité entre les notions d'État et l'islam des origines680, autour du concept de Shura (Choura ou Shûrâ) notamment qui repose sur la gestion en commun des affaires.

- Il faut y ajouter la recherche du consensus ou Ijmâ' qui est le propre de certaines tribus arabes et qui serait devenu avec l'islam une source du droit681. Cet Ijma' ne vaut que pour une petite tribu, et ne fonctionne évidemment plus avec l'expansion ; certains historiens le limitent d'ailleurs aux seuls compagnons du Prophète.

- et donc le refus de soumission aux rois, princes, prêtres… tous usurpateurs, donc la négation de tout État et de toute Église constituée et structurée.

- les vrais musulmans comme les anarchistes seraient des individus libres, qui se regroupent de manière volontaire.

- la pratique assembléiste mise en place à Médine, jouant sur la liberté de parole et l'égalité des participants est à nouveau avancée comme une forme de démocratie directe plus ou moins anarchisante : le Prophète ne serait qu'un pair, pas un dirigeant !

- les tribus continueraient à rester autonomes.

- le pluralisme resterait maintenu vis-à-vis des autres communautés mêmes non musulmanes.

- une des traditions arabiques pré-islamiques est acceptée au début de l'islam, reconnue toujours par la majorité des chiites, condamnées mais parfois utilisées par les sunnites : le mariage temporaire, à l'essai, ou «de plaisir» (zawaj al-moutaa), appelé moutaa ou mut'a (et sigheh en Iran). Les partenaires qui veulent tenter une expérience de couple passent entre eux un contrat de vie d'une durée déterminée et sont alors considérés comme un couple véritable. Cette pratique est ambigüe car elle peut paraître exemplaire pour libérer les relations humaines, y compris sexuelles, mais elle peut aussi servir de camouflage à la prostitution. Les positions musulmanes varient donc considérablement dans le temps et dans l'espace sur un mode de vie assez particulier.

Plan plutôt économique :

- l'Islam serait surtout un rempart contre le capitalisme et ses formes les plus prédatrices. C'est un des trois axes de rapprochement avec le post-anarchisme que propose Jean VENEUSE682.

- l'appui mutuel, la fraternité universelle, la solidarité zakatique, la demande de pratiquer l'infaq (sorte de charité, mais non obligatoire comme le zakat), la générosité fortement incitée pendant et pour la fin du Ramadan … apparaissent comme des formes de partage aux traits pré-kropotkiniens.

- la volonté d'empêcher l'héritage de perpétrer et d'augmenter les inégalités, et le souci de redistribuer les richesses pour le plus grand nombre683 peuvent évoquer BAKOUNINE.

- une économie morale et juste se présente comme pré-proudhonienne… car elle justifierait le refus de propriété (pas de la possession) et le droit d'occupation (expropriation, reprise individuelle, squats ?)684, et surtout la condamnation de l'usure…

- les positions plutôt solidaires autour du concept de banque islamique peuvent aussi nous rapprocher du PROUDHON de la Banque du peuple.

- comme le rappelle Jean VENEUSE l'islam promeut des unités économiques de petite taille, non prédatrices et plutôt associatives.

- la protection du milieu et de tous les êtres qui y vivent, y compris donc les animaux… annoncent les positionnements écologistes récents…


Certes PRADO a du mal à évoquer la soumission à Allah et la reconnaissance par le vrai musulman d'être le «serf d'Allah» ; il s'en sort en rappelant que c'est une soumission «volontaire» à une entité universelle. Celle-ci englobe tout et donc nie de fait tout le reste, mais c'est bien une formulation philosophique tirée par les cheveux, et qui réduit à peu de chose l'essentiel, la pression des pouvoirs et des mœurs qui rend caduque ou purement intellectuelle l'idée de choix volontaire. Il ne remet vraiment jamais en cause la révélation, la véracité des dires du Prophète, l'existence d'Allah et la justification du jihad et de la lutte contre pays et mauvais croyants des religions du Livre685… et esquive les questions de fond : le droit de vivre et de jouir sans tabou ni limite et donc sans le recours à une religion, même vue de manière libertaire. Ce livre stimulant et facile à lire, mais peu historique ni vraiment contextualisé, reste une interprétation toute personnelle d'une idéologie globalisante vue ici comme progressiste.
Les analyses sur un islam aux traits libertaires restent des spéculations anhistoriques, pratiquement jamais confrontées à la réalité des faits et des évolutions, ni suffisamment attentives aux non-croyants de l'islam et surtout pas à la possibilité (absente et combattue) de réfuter cette croyance. Nous sommes donc dans le domaine de l'interprétation, et en sens libertaire, d'une interprétation totalement marginale. L'immense majorité des présentations et récupérations de l'Islam ne vont pas dans ce sens là. Certes une doctrine ne se réduit pas à ce qu'on en retire, mais faire abstraction de tout ce qu'elle a permis de justifier ou d'engendrer nous ferait rester dans la pure abstraction.

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